ORLAN

[NB : ce texte, comme tous les autres épisodes de Bav{art]dages, est une fiction. Les propos attribués à l’artiste sont donc fictifs, bien qu’inspirés de déclarations tenues en interview]

Episode 12 : télépathie

Paris, 27 rue Jacob, 13 juin 2012

Ca faisait un moment que je me posais cette question, tiens. Que se passerait-il si une oeuvre était vraiment vivante ? Et puis, l’occasion s’est présentée. “Le 27 rue Jacob vous invite à une rencontre avec ORLAN”, dit le petit carton que m’a passé Marie.

ORLAN, j’ai vu une œuvre d’elle au musée, le jour où j’ai aussi découvert Pipilotti Rist. C’était une sorte de distributeur à baisers, une sculpture qui servait à ORLAN à vendre ses bisous, pour cinq francs, dans une foire d’art contemporain il y a trente ans. ORLAN passe son temps à utiliser son corps dans son Oeuvre.

1-a_JJZOZA3ZJJxvSeABUPYQEt quelle œuvre ! En arrivant — un peu en retard — sur les lieux de la conférence, je découvre une dame d’une soixantaine d’années, avec des lunettes rondes, les cheveux dressés sur la tête, blancs d’un côté, noirs de l’autre. Une Désierless sous acide, en somme. Et…


Qu’est-ce que c’est que ces trucs ?

ORLAN n’a pas de sourcils. À la place, plus haut sur le crâne, il y a deux bosses. Probablement la chose la plus étrange que j’aie jamais vu sur un être humain.

Des implants, pour être exacts. Nous sommes des implants, pas des prothèses.
– Pardon ?

Au cas où tu te poses la question. On est vraiment sous la peau du crâne, me lance une voix étouffée. ORLAN nous a fait placer là il y a plusieurs années. C’était pendant une séance de chirurgie esthétique sans anesthésie.
– Sans anesthésie ? Mais c’est affreux !

Pas du tout ! ORLAN s’était efforcée de trouver, avec les médecins, comment faire pour que ce soit le moins douloureux possible sans qu’elle ait à être endormie. Elle n’est pas de ces artistes qui mettent la douleur au cœur de leur travail.
Vraiment ? demande-je, toujours étonné de discuter avec deux morceaux de silicone incrustés dans un crâne.
Oui, même si son Œuvre, c’est son corps, pour elle corps et douleur ne sont pas nécessairement toujours associés. C’est pour ça qu’on aime bien faire partie d’elle !
Vos gueules là-haut, JE PARLE, nous interrompt une autre voix, celle d’ORLAN. Vous me déconcentrez. Et vous, là-bas, je ne sais pas comment vous arrivez à me parler de la sorte, mais attendez au moins que la conférence soit terminée”, me dit-elle par la pensée, en me regardant fixement.

Elle s’est arrêtée de parler, le temps de ce dialogue intérieur. Dans la salle, un silence mal à l’aise que personne n’ose interrompre. Quelqu’un d’autre entendait-il la discussion ? Après tout, le monde de l’art est peut-être truffé de gens qui savent parler avec les Œuvres. À commencer par les artistes, ceux qui comme ORLAN, font de leur propre corps une œuvre d’art.

J’ai un diaporama au milieu de mon intervention, vous pourrez reprendre à ce moment-là”, nous souffle ORLAN, avant de reprendre son discours à voix haute. “Et puis ça vous évitera de dire des conneries.
– Des conneries ? Quelles conneries ?
demande, apparemment vexée, l’un des deux implants situés sous sa peau.
– Attendez cinq minutes ! Je vous explique, ensuite”, nous répond l’artiste.

Et elle reprend, une bonne fois pour toutes. J’entends parler — sans rien y piger — d’hybridations, d’ORLAN-Corps, de biotechnologies et de mesurages — comme s’il fallait encore inventer un mot, hein, mesure tout court ça pouvait pas suffire.

Et vient le moment du fameux diaporama, “une sélection d’images du travail d’ORLAN”, présentée par le conférencier. On y voit des photos noir et blanc — dont une troublante où la dame, beaucoup plus jeune, a l’air d’accoucher d’elle-même. Ah bah tiens, c’est le titre. ORLAN accouche d’elle-même. Oh pardon, d’elle-m’aime.

"ORLAN accouche d'elle-m'aime"
« ORLAN accouche d’elle-m’aime »

Alors comme ça, mon Oeuvre c’est mon corps ? Vous osez dire ça alors que vous faites partie de mes travaux, que vous êtes censés tout connaître de moi ? lance ORLAN à ses deux cornes incrustées sous la peau de son front, alors que je me frotte les oreilles pour être sûr que ce dialogue surréaliste n’est pas un rêve, tout en regardant autour de moi pour m’assurer que je suis bien le seul privilégié à entendre ça.
Ce n’est pas le cas ? répond la voix étouffée de ses implants.
C’est ce qu’il m’a semblé comprendre en vous écoutant aussi, pendant la conférence, me permets-je d’ajouter discrètement.
Vous, fichez-moi la paix. Vous êtes qui, d’abord, pour vous immiscer ainsi dans mon esprit ?
Je n’y peux rien ! Je suis né comme ça. J’entends parler les oeuvres, tout ce qui a été façonné par des artistes.
Mais… Vous êtes artiste ?
– Pas du tout !
– C’est… étrange. Je pensais que seuls les artistes pouvaient avoir assez de proximité avec leurs oeuvres, et parfois avec celles de leurs confrères, pour parler avec elles. Vous êtes étonnant, jeune homme.
– Mais si votre corps n’est pas une oeuvre, comme vous dites, comment se fait-il que j’arrive à dialoguer comme ça avec vous ?
– Ce n’est pas ce que j’ai dit. Certes, mon corps, je l’ai inventé, fabriqué, sculpté pour faire des oeuvres d’art,
me dit-elle. Mais je suis une artiste tout à fait normale quand je ne suis pas au bloc opératoire. J’ai fait des opérations chirurgicales — performances pendant à peine trois ans. C’est une toute petite partie de ma vie, et ça cache tout le reste du travail.
– Et c’est quoi, tout le reste ?
demande-je, pas convaincu.
Les self-hybridations par exemple. C’est un travail qui parle de mon corps mais où mon corps n’est pas le support. Ce sont des photos de mon visage retouchées…
– Photoshopées ?

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-Oui, c’est ça. Mais ce n’est pas un simple photoshopage, comme vous dites. L’image est croisée avec une représentation de la beauté issue d’une autre époque ou d’une autre civilisation.
– Oh, oui, tu devrais aller voir ça, c’est super beau
, me lancent les implants perchés sur le sommet du crâne d’ORLAN.
Merci mes petits, répond l’artiste. Vous savez, dit-elle en me fixant dans les yeux, toute mon oeuvre parle du statut du corps dans la société, et toutes les pressions sociales, politiques et religieuses qui s’impriment dans les chairs.
Vous m’avez perdu là. J’ai rien compris.
Ce n’est pas très compliqué pourtant. C’est ça, que montrent très bien les self-hybridations. Si nous vivions dans une autre société, j’aurais une autre allure, et ça se verrait. Il y a des codes sociaux , un cadre, qui fait qu’une aborigène n’a pas la même dégaine qu’une amérindienne. Sortir du cadre, voilà ce qui est important. J’en ai fait une photo d’ailleurs, la Tentative de sortir du cadre. Il faut être conscient du cadre.
Eh mais… J’aime bien, en fait, cette idée ! m’exclame-je intérieurement. C’est compliqué, mais intéressant !
– C’est moins compliqué que ça en a l’air, en réalité
, me dit ORLAN par la pensée. Si j’ai bien vu, elle m’a adressé un clin d’oeil aussi.

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Pendant ce temps, tout le monde a les yeux rivés sur un diaporama commenté.

Il n’empêche, même dans les hybridations, c’est ton corps la star, relancent les implants, qui sont toujours là, immuables.
Mais ce n’est pas toujours le cas. Il y a plein d’oeuvres dans lesquelles je n’apparais pas. L’Origine de la Guerre par exemple.
L’Origine du Monde, vous voulez dire ? m’exclame-je.
Non, de la Guerre. L’Origine du Monde, c’est Courbet.
– Je sais, merci. C’est pour ça que…
– C’est Gustave Courbet qui a peint une femme en coupant tout, son visage, ses bras, ses jambes, pour ne laisser plus apparent que ce tronc et ce sexe. J’ai transposé l’oeuvre pour un homme. Donc le modèle, forcément, ce n’est pas moi”.

Mais reconnais que ton oeuvre maîtresse, la dernière, l’ultime, ce sera toi !reprend une fois de plus l’un des implants.
– C’est vrai, tu as raison. Mais ce sera la dernière.
– Ce sera quoi ?
questionne-je.
Une grande installation interactive, avec mon corps en pièce maîtresse. Mais j’ai vraiment l’impression que ça ne se passera pas. C’est de plus en plus difficile
– Votre corps… le vrai ? Votre cadavre ?
– Oui. Embaumé ou momifié, d’une façon ou d’une autre. C’est pour ça que je suis assez pessimiste quant à la faisablilité de cette oeuvre.
– …ORLAN, s’il vous plaît, nous reprenons ?”

Cette fois la voix qui interpelle ORLAN est bien réelle ; c’est celle du conférencier, qui a apparemment fini son Powerpoint artistique. Et l’artiste reprend son discours à destination de ceux qui savent, de ceux qui maîtrisent l’art contemporain. Moi, de mon côté, j’ai tout compris, mais à ma manière.

Eh ! Psst !
– Quoi ?
– On te le dit discrètement, pour ne pas nous faire pincer par ORLAN
, me disent les implants, d’une voix encore plus étouffée. Elle va frapper un gros coup.
Quoi ? Qui ?
– ORLAN, béta ! Elle va assigner la Gaga en justice
.
Pardon ? Elle va assigner qui ça ?
– Lady Gaga.
– Comment ?
– C’est pas pour tout de suite. Mais on scrute — enfin, surtout elle, nous n’avons pas d’yeux, nous — sa tournée de promo, là sur son dernier album.
– Le truc qui vient de sortir,
Born this way ? demande-je.
– Ouais. Son style visuel, ça ressemble d’un peu trop près à du ORLAN. On l’a même vue se balader avec des cornes sur la tête. Sauf qu’elle ce sont des prothèses, pas des implants. Bref, on attend le moment propice, et on attaque.
– Mais VOS GUEULES ! Je parle !”

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