Ange Leccia, « Logical Song »

Saison 2 | Episode 3

Vitry-sur-Seine, 27 avril 2013

« When I was young, it seemed that life was so wonderful, a miracle…« 

Décidément. À chaque fois que j’entre dans ce musée, j’y suis accueilli par une mélodie que je connais bien. La dernière fois que je suis venu au Mac-Val, ici à Vitry-sur-Seine, il y a plus d’un an, c’était avec les Clash. Et « Should I Stay or Should I Go ».

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Cette fois-ci, c’est Supertramp qui m’interpelle, au loin. « Logical Song ». Ça tombe bien, c’est le nom de l’expo que mon boss, à « Art d’aujourd’hui », m’envoie couvrir. Mon premier papier il y a quelques mois, un décryptage de l’œuvre mi-tableau mi-sculpture de Ellsworth Kelly, n’a pas cassé des briques, mais il a apparemment fait le job, puisque le chef m’a demandé un nouveau reportage en gardant mon « style naïf ». Je ne sais pas trop si j’ai bien fait de le prendre comme un compliment. Je vais donc devoir y aller en bon naïf, pour questionner cette expo de Ange Leccia, un artiste corse, qui manie l’art vidéo. Jamais entendu parler, ça tombe bien.

Le type qui déchire mon billet me signale qu’il faut faire attention à l’intérieur, que c’est très sombre ; il m’indique aussi que la vidéo en est à peu près à sa moitié, mais que c’est une boucle, et que je reverrai le début après. J’ignore à moitié sa recommandation, guidé par les accords de Supertramp. À mesure que j’avance dans le couloir, la lumière diminue.

« But then then sent me away to teach me how to be sensible…« 

(Photo Marc Domage/ADAGP Paris 2013)
(Photo Marc Domage/ADAGP Paris 2013)

Ce n’est pas Roger Hodgson qui chante, je ne m’en étais pas rendu compte. Cette voix, c’est celle d’une jeune fille, dont le visage, timide et juvénile, me fait face, sur un gigantesque écran. Sur trois gigantesques écrans, même, disposés comme en quinconce. Sur d’autres écrans, ce sont des couchers de soleil, des crépuscules violacés, des images au ralenti. La fille à l’écran, sur fond blanc – le blanc d’un crépi de maison de vacances, pas celui d’un photoshoot professionnel, ne fait rien d’autre que chanter. Elle doit avoir vingt ans tout au plus, et elle est belle, avec son teint presque diaphane et ses cheveux légèrement bouclés.

Il y a quelque chose de troublant dans ce face-à-face démesuré. La jeune chanteuse ne regarde jamais la caméra, elle détourne ses yeux de l’objectif, comme timide, gênée. Elle chante, chante, mais jamais d’une grande voix assurée. Elle ne sourit pas, a l’air concentré. Et moi, face à cette installation vidéo gigantesque, je n’ai pas bougé d’un pouce. Fasciné. Alors que la chanson est partie dans son solo final, le regard de la fille se dirige – enfin – dans la direction de la caméra, dans ma direction, et me glace sur place. Pris d’un frisson, je me décide à me mettre à marcher dans l’installation.

« Pas une installation, m’interpelle l’œuvre, un arrangement. Ange Leccia fait des arrangements, c’est-à-dire qu’il met en scène ses vidéos dans un lieu bien défini. Tu vois, ici, les écrans ne sont pas posés au hasard. Ils…
– Tais-toi, s’il te plait« , l’interromps-je, pour continuer à regarder les six écrans, tour à tour, alors que je me suis mis en marche.

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Le fade out emmène Supertramp loin de mes oreilles, et la jeune fille loin de mes yeux. Puis une note de violon aiguë, et un chuchotement. « Sorry seems to be… the hardest word« , dit une nouvelle voix basse. Elton John, maintenant.
A l’écran, voilà une autre fille. Plus vieille apparemment. Comme la précédente, elle chante, dans un décor somme toute assez commun. Sur d’autres écrans, on la voit en plein air, à moins que ce soit un garçon. Elle, a les cheveux plus courts. Elle ressemble étrangement à une bonne amie, ce qui parvient à m’arracher un rictus. De courte durée. Entre un refrain et un couplet, la fille se prend les cheveux dans les mains avant de recommencer à chanter, je me demande si elle ne va pas se mettre à pleurer. Ou si ce n’est pas moi qui vais m’y mettre, sans comprendre pourquoi.

« Alors en fait, je suis une compilation des travaux de Ange Leccia depuis le début de sa carrière. Une sorte de best-of, si on veut, reprend l’œuvre
– Tais-toi ! C’est pas le moment là, lui réponds-je avec véhémence, tout en essuyant le début de larme qui dégouline au coin de mon œil.
– (…)« 

Les dernières notes de la chanson d’Elton John sont coupées par un coup de tonnerre, accompagné d’un éclair, qui déchirent le silence et la plénitude des secondes qui précédaient. Je sursaute. « Tiens, ça t’apprendra, me lance l’œuvre en ricanant. Si tu m’avais écouté, tu aurais été prévenu qu’Ange a créé un montage nouveau avec ses anciens films, ce qui donne parfois de sacrées surprises !« . Je ne réponds pas, pour ne pas commettre l’impair de la faire taire à nouveau.
Alors que l’orage continue à retentir dans cette immense pièce où ne trônent que ces six grands écrans, et trois visiteurs – moi, et un grand-père qui accompagne apparemment son petit-fils, un troisième visage féminin a fait son apparition sur une partie des écrans. Celui-ci, filmé au ralenti et dans un contrejour élégant, fixe l’objectif de la caméra avec insistance, contrairement aux deux précédents. Elle a beau avoir des yeux d’un bleu perçant, elle n’est pas aussi belle que la première.

« Alors ça, c’est…
– TA GUEULE. Je veux regarder ce film, on discutera a-près.
– Ok, ok ! Comme il te plaira« , répond l’œuvre avec un accent corse prononcé.

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L’orage continue, et une fille court vers l’écran dans une lueur de phare de voiture. L’orage continue, et se mue en explosion. Sur la moitié des écrans, on voit un immeuble s’effondrer. Sur l’autre, à la télé japonaise – chinoise, coréenne ? je ne sais pas – il y a une jeune fille, le regard toujours triste, dans ce qui ressemble à un journal télé. Après l’émotion de la beauté, celle de la destruction. Je ne sais plus où me mettre pour voir tout ce spectacle.

Et ça continue. Du rock maintenant, ce doit être un groupe des années 60. Ah oui, c’est Pink Floyd. Et des images bleues, rouges. On n’y voit pas grand-chose, c’est troublant, c’est psychédélique. C’est une cellule vue au microscope ? Je ne sais pas. C’est bleu, très bleu, et à côté, c’est rouge, très rouge. Allongée au sol, une fille – encore une – remue la tête, lentement, de gauche à droite. Que lui arrive-t-il ? Est-elle sous emprise ? Est-elle en train de rêver ? De bouder ? D’agoniser ? Je n’en sais rien. Je ne veux pas savoir. Je suis porté par les orgues, les guitares, les lumières. Je me sens comme dans un happening sous acide. Pourtant mes pieds sont bien au sol, et mon carnet toujours dans la main, je n’y ai rien écrit.

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Et puis tout se calme. Sur tous les écrans, cette fille allongée, qui balance la tête, et dans les oreilles une chorale lente, à la fois plaintive et aérienne. Ça dure, deux, trois, minutes, et puis plus rien.

« Ca y est ? lance-je à l’attention de qui voudra bien m’entendre.
Ca va recommencer, me répond l’oeuvre. Alors préviens-moi si tu veux continuer à regarder, plutôt que de me faire fermer ma gueule.
– Ouais, attends encore un peu alors« .

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Et ça repart. Cette fois, les images sont très vieilles, avec une chanson pop que je ne reconnais pas. Un truc qui sonnerait comme Simon et Garfunkel, en moins connu. Il y a un homme – tiens, un homme ? – qui ouvre et ferme des fenêtres dans un jardin. « La villa Médicis en Italie« , me souffle l’oeuvre sans rien dire de plus, de peur de se faire rabrouer. « Ah, oui, la résidence d’artistes« , réponds-je. Puis un bourdonnement désagréable sur fond violet. Et encore la chorale de Pink Floyd, encore des visages juvéniles, encore de la musique.

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Il y a eu beaucoup de jeunes inconnus sur ces images, pendant une demi-heure. Mais celle-ci, je la connais… C’est Laetitia Casta. La mannequin, l’actrice, dans une vidéo d’art contemporain. Pendant que sur trois des écrans, un volcan en éruption crache ses flammes en silence, elle, immergée dans l’eau, me regarde, nous regarde tous, au ralenti, les cheveux flottants.

« Mais qu’est-ce qu’elle fait là ? me décide-je à demander à l’oeuvre.
– Ah tu reviens me voir finalement. C’est qu’elle est du pays, la Laetitia.
– Du pays ?
– La Corse, bé ! Elle a pas mal collaboré avec Ange, du coup. Dans une vidéo tournée au Louvre, par exemple. Ces images-là, elles viennent d’un arrangement qui s’appelle « Nymphéa », créé à Nantes en 2009. Ange en a pris une partie pour l’intégrer à cette expo. C’est tout le concept.

– Quel concept ? 
– Je t’ai déjà expliqué, doume.
– Mais… j’écoutais pas trop, réponds-je, un peu gêné. 
– On a proposé à Ange de faire une rétrospective de son travail. Eh bé, plutôt que de faire une expo avec des écrans les uns à côté des autres, il a créé cet arrangement géant, spécialement pour ce lieu où il y a beaucoup de place. Il a pioché des extraits dans des films de toute sa carrière, les a remontés, assemblés, retravaillés, il a mis des filtres, des symétries, il en a fait quelque chose de cohérent.
– Ah. Il y avait une cohérence, donc. 
– Celle des thèmes, des paysages, de l’adolescence.
– Alors je n’ai rien compris.
– Ca t’a gêné ?
– Non. J’ai adoré.
– Bé voilà« .

A l’écran, une jeune fille s’est remise à chanter « Logical Song ». La boucle a tourné.

 

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