Marcel Duchamp, « Fontaine »

Episode final : Blasphème

6 octobre 2012, Paris, Nuit Blanche

Paris est bien sombre, pour un soir de Nuit Blanche. J’ai toujours cru que cet événement était comme une Fête de la Musique, mais pour l’art contemporain. Avec des oeuvres d’art partout, plein de monde avec qui parler. En fait non. Il y a du monde partout, oui, mais qui fait la queue. Qui fait la queue pour entrer dans les lieux (fermés) où sont installées des oeuvres.

Je parcours les rues du Marais, de l’Hôtel de Sully au Mont-de-Piété, chez Ma Tante, jusqu’au Centre culturel Suisse devant lequel — soulagement — une performance a lieu. C’est un truc bizarre auquel je ne comprends pas grand-chose, mais au moins, on a quelque chose à se mettre sous la dent sans attendre deux heures. Ouf.

Il paraît qu’il y avait ça. Je n’ai rien vu, moi.
Il paraît qu’il y avait ça. Je n’ai rien vu, moi.

Problème : pipi. Il fallait bien que ça arrive à un moment ou à un autre. A force de tourner et virer dans les rues de Paris, il fallait bien que ça arrive. Ma vessie pleine, j’entreprends de me diriger vers un lieu clos — le Centre Pompidou par exemple, le plus proche qui soit a priori ouvert. Les cinquante minutes d’attente me dissuadent. Ce sera comme un soir de la Fête de la Musique, dans une ruelle.

Cette soirée est décidément à chier, tiens. Je n’ai pas réussi à voir un seul événement, une seule installation, une seule performance, la moindre petite oeuvre. Rien. Et je me retrouve à pisser dans une ruelle sombre comme si j’étais un badaud bourré qui a passé trop de temps à la terrasse d’un bistrot à écouter chanter un orchestre musette.

Quelque part par là, par exemple.
Quelque part par là, par exemple.

C’est du joli tiens. T’as pas honte ? De pisser dehors un soir de Nuit Blanche ? me lance une voix perçante mais lointaine, dans le noir.
– Comment ?
– Je déconne. Je m’en fous, des institutions comme la Nuit Blanche.
– Qui êtes-vous ?
– En quoi ça peut t’importer ?
– J’aime savoir à qui je parle.
– Et c’est pour ça que tu parles à des bibelots de musée ?
– Que je… Mais comment… ?
– Approche un peu pour voir
”.

J’ai peur. Je peux difficilement me targuer d’avoir du courage, mais la trouille, la vraie, celle qui dresse les poils sur les bras et qui fait bondir, là, je ne l’ai pas souvent. Et là, je l’ai. Je ne vois absolument rien devant moi. Il y a quelqu’un — ou peut-être quelque chose, je suis habitué maintenant — qui me parle dans la pénombre, qui sait que j’ai ce pouvoir de parler aux œuvres d’art, et qui me demande de m’enfuir encore plus dans l’obscurité. Un soir de Nuit Blanche. Tout devrait me dissuader.

Et pourtant, j’y vais.

Approche un peu de lumière” me dit cette voix désagréable et usée.

Je sors de ma poche mon téléphone portable, le prends bien en main pour ne pas me le faire arracher, et allume la lumière en direction de la voix.

C’est une pissotière.

Un urinoir qui est posé là. À l’envers. Avec une grosse trace noire sur le côté. “R. Mutt, 1917″. Je le reconnais immédiatement.

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“L’Urinoir de Duchamp !
– La
Fontaine, s’il te plait. Je ne t’appelle pas Jean-Claude, moi, alors ne m’appelle pas Urinoir. J’ai un nom.
– Qu’est-ce que vous fabriquez ici, au fond d’une ruelle ? Et pas au musée ?
– Je n’ai jamais été au musée. Je ne vais pas dans les musées moi.
– Mais si, je vous y ai vu ! Sous vitrine. Deux fois même. Une à Londres, à la Tate Modern, l’autre à deux pas d’ici, à Beaubourg.
– Mais non, tu ne m’y as pas vu, petit con. Instruis-toi avant de parler. Je n’existe plus depuis des dizaines d’années. Détruit, volé, acheté, personne ne sait vraiment, alors je perpétue le mythe. Dans tes musées, ce que tu as vu, là, ce ne sont que des répliques. Parfois même des moulages. Des moulages, tu te rends compte ! Alors que tout mon intérêt premier était d’être une œuvre d’art sur laquelle aucun artiste n’avait fait le moindre travail. Un bon vieux readymade. Et dire que c’est Marcel qui a autorisé ces répliques…
– Duchamp ?
– Non ducon, Marcel mon beau-frère. Bien sûr, Duchamp, qui d’autre ? Le seul, l’unique.
– Tu vas baisser d’un ton, mon vieux, sinon je te casse en deux
, finis-je par lui lancer, excédé, et agacé de m’être fait traiter de con par deux fois d’affilée par un urinoir. Ici il n’y a aucun gardien ni aucune alarme pour te protéger, je te pisse dessus quand je veux.
Essaie toujours. T’as pas compris ? Je n’existe plus. Je ne suis que l’Esprit de la Fontaine. Tu te pisseras sur les pompes si tu essaies.
– L’Esprit ?
– Oui. Libre comme l’air, je vais où j’ai envie de me poser. C’est comme ça que je peux perpétuer l’esprit libre de Marcel.
– Et pourquoi ici, pourquoi ce soir, pourquoi moi ?
– Pour t’emmerder. Juste pour ça. Ça fait un moment que je te suis. Je t’ai vu, il y a dix ans, bondir
devant ces deux pauvres personnages qui n’avaient rien demandé. Je t’ai vu t’enticher de Pipilotti Rist. Je t’ai vu, encore, discuter avec ORLAN par la pensée alors que vous étiez à dix mètres l’un de l’autre. Et pourtant, tu poses toujours les mêmes questions débiles. Et pourquoi on vous a créé ? Et à quoi ça sert ? feint-il de m’imiter avec un ton dédaigneux
Je n’ai pas le droit de me poser des questions ?
– Tu ne te les poses pas, tu les poses aux œuvres d’art. Tu as un pouvoir fantastique, tu pourrais devenir un grand artiste, un critique hors du commun. Et toi, tu fais quoi ? Tu poses les mêmes questions. Toujours et encore, depuis dix ans. T’en as pas marre ? Tu n’as pas compris ?
– Compris quoi ?
– Qu’on est là pour vous déranger, vous les humains. Toujours.
– Pour déranger ? Nous déranger ? C’est vous, les envahisseurs du troisième type ?
– Ce que tu es bête quand tu t’y mets. On est là pour vous déranger, oui, au sens propre du terme. Vous arrivez bien rangés, bourrés de certitudes, avec l’idée de voir un truc joli. Et vous repartez avec dans la tête un truc qui vous a fait rire, qui vous a choqué, qui vous a dégouté, ému aux larmes, révolté, remis en question, pris aux tripes. Bref, vous partez dérangés. On sert à ça, nous, l’Art contemporain.
– Et tu en sais quoi, toi, pour parler au nom de tous ?
– J’en sais quoi ? Je suis le premier. Voilà ce que j’en sais.
– Et modeste en plus
, réplique-je, piqué par son esprit de contradiction.
– Ce n’est pas la question. C’est vrai, je suis la première œuvre d’art contemporain qui ait fait parler d’elle. Tu crois que Marcel cherchait quoi quand il m’a envoyé, sous pseudonyme, à la Société des artistes indépendants de New-York pour leur grand salon, en 17 ?

– Il les a dé-ran-gés. C’est pas compliqué : ces idiots de la SIA avaient affirmé qu’aucun artiste ne pouvait être refusé. Et pourtant, ils ont refusé le Bouddha de la Salle de Bain de Richard Mutt. Moi, quoi. “Ma place n’est pas dans une exposition d’art et je ne suis pas une œuvre d’art, selon quelque définition que ce soit”, qu’ils ont dit.
– Ce n’était pas complètement faux, à l’époque.
– Qu’importe ! Ils ont été dérangés dans leur conception de l’art. Il n’y avait aucune limite à l’exposition d’un artiste selon eux. Avec moi, ils en ont trouvé une. Et ils ont perdu Marcel par la même occasion.

La seule relique de la vraie "Fontaine", c'est cette photo.
La seule relique de la vraie « Fontaine », c’est cette photo.

– Perdu ?
– C’était un membre du comité directeur de la SIA. Tu penses bien que quand il a appris que son œuvre était refusée, il s’est barré. Sans faire savoir qu’il était l’auteur, c’est ça qui est malin.
– Mais pourquoi te proposer sous pseudonyme ? C’était te tirer une balle dans le pied… Enfin, dans le tuyau…
– Tu piges rien, c’est pas possible. Je te dis, que tout artiste, connu ou pas, avait le droit d’exposer ! Si j’avais été signé Duchamp, c’eût été trop facile. A l’époque, Duchamp était bien trop connu — et en plus il faisait partie des dirigeants de l’association, les autres n’auraient pas pris le risque de le censurer. Alors que refuser un artiste inconnu, c’était tellement plus facile.
– Alors c’est ça, le propre de l’œuvre d’art contemporain. Déranger.
– Totalement. Et en plus, la SIA était dans la merde — donc bien dérangée — dans tous les cas. Soit ils m’acceptaient et passaient pour des bouseux auprès du monde de l’art, des gars qui n’y avaient rien compris. Soit ils me refusaient, ce qu’ils ont fait, et ils se reniaient : ils sont devenus un jury, et plus une association d’artistes indépendants.
– Mais rien ne dit encore ce qui fait de toi une œuvre d’art.
– Tu le fais exprès ?
– Un peu oui.
– J’aime. Mais c’est simple, tout de même : je suis un objet du quotidien, à la base, peut-être. Mais Marcel m’a enlevé toute fonction utilitaire, on ne peut plus se servir de moi.
– Comment ça ?
– Essaie donc de pisser dans un urinoir à l’envers, tiens.
– Pas faux. Et c’est tout ?
– Non ! Surtout, il m’a donné un titre. D’abord le
Bouddha de la salle de bain, ensuite Fontaine. Dans les deux cas, c’est un nouveau nom qui veut dire que j’ai été pensé sous une nouvelle forme. Une deuxième naissance, en quelque sorte”.

Pendant que la Fontaine me parle, je cherche à la provoquer à mon tour. Je n’aime pas cette façon de me prendre de haut. Après tout, si chef-d’œuvre soit-il, ce n’est qu’un objet. Un objet d’art, mais un objet avant tout. Je fais le faire. Je vais lui pisser dessus. Et peu importe s’il ne sent rien. C’est le geste qui compte, il paraît, dans l’art contemporain.

Mais… Mais qu’est-ce que tu fais ? me hurle l’œuvre dessus en s’apercevant de ce que je m’apprête à faire.
– Je te dérange. À mon tour.
– QUOI ?
– Ouais, je te détourne de ta valeur d’œuvre d’art et te donne une nouvelle fonction et un nouveau nom. Je me sens une âme d’artiste ce soir, j’ai pas vu assez d’oeuvres dans les rues de Paris, je vais en créer moi-même.
– Tu n’as pas le droit !
– Oh si ! Et quand bien même, tu ne peux rien contre moi, tu n’es qu’un Esprit !
– Non !
– Tu t’appelles donc
Pissotière, et tu es une œuvre d’art dont la fonction est de se faire pisser dessus, mais à l’envers. La voilà mon œuvre d’art !” dis-je en criant, alors que ma voix résonne dans la ruelle.

Alors que je m’attendais à entendre hurler la Fontaine, proférer des insultes à mon encontre… Rien. Ni râle, ni agacement, rien du tout. Juste le bruit de mon urine qui touche le sol. Pourtant, l’objet est toujours là, sous mes yeux. Mais il ne me dit plus rien.

Tu fais la tronche ? Ça t’a rabattu le clapet, un peu ?

Toujours rien. Il fait la tête. Il ne me parle plus.

Ne te laisse pas faire !” me lance une voix derrière moi.

C’est une femme assez élégante, au look hors d’âge, quoique plutôt jeune à première vue — une trentaine d’années tout au plus, je dirais. Incrédule, je lui demande de répéter.

Ne te laisse pas faire ! Tu te fais insulter à pleine voix par un urinoir à l’envers, et toi tu ne réponds rien ? Tu ne l’entends pas ?

FIN DE LA PREMIÈRE SAISON

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