Rachel Marks, « Color Language »

Saison 3, épisode 7

Et me voilà reparti dans les rues de Paris, la Fontaine de Duchamp à mes trousses – je pensais enfin m’en être débarrassé – à me tanner pour retourner au Centre Pompidou ou au Palais de Tokyo.

« Arrêtons-nous plutôt là, dis-je à l’esprit frappeur de Fontaine, en m’engageant dans une petite rue du 20ème arrondissement, pour faire diversion.
– Quoi ? Mais nous avons un pacte ! Je dois t’emmener au musée à nouveau pour…
– Mais pourquoi es-tu aussi borné ? Une galerie, ça ne te suffit pas ?
– Hum. fait la sculpture en soupirant. Je veux t’emmener au musée pour te montrer à quel point ton pouvoir de parler avec les œuvres est puissant. C’est pour toi que je le fais, hein. Mais si tu préfères une galerie, soit. Tu as intérêt à me montrer de quoi tu es capable !
– Mais je ne suis pas une bête de cirque, oh ! Je parle avec les œuvres si j’en ai envie, et si elles ont quelque chose à me dire. Ça n’est pas mon métier !
– Ça pourrait le devenir.
– Allez, entrons.
– Eh ! Attends moi ! » me lance l’urinoir, comme surpris que je prenne les devants.

C’est ça. Désormais, ça va être à moi de prendre les rênes. C’est moi qui décide ce que je fais de ma drôle de faculté.

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La galerie OmniGallery dans laquelle nous entrons est petite, mais doit bien contenir une bonne quinzaine d’oeuvres. En son milieu trônent des gâteaux, des verres d’un cocktail bleu, et des arbres en pop-corn. « Je suis le plan du quartier de Belleville, intégralement réalisé en nourriture ! », me dit la sculpture comestible qui trône sur la table. « C’est du design culinaire », souligne Fontaine.

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« Chut », leur fais-je, en guise de seule réponse. Car mon attention s’est déjà focalisée sur une autre œuvre. Là, sur un mur étroit, certainement porteur, de petits tableaux carrés sont alignés. Je les compte. Il y en a huit. Sur chacun de ces tableaux, sur fond blanc, il y a une forme, peinte en noire, que je reconnais.

IMG_2104« Tu sais ce que c’est ? me demande l’urinoir, toujours à mes côtés. Des tests de Rorschach peut-être ?
– Pas du tout non. Ce sont des spectres de signaux sonores. Quand j’ai travaillé à la radio, nous faisions nos montages avec des spectres comme ceux-là.
– Bien vu ! Well done ! Bravo ! me répondent alors, dans des langues différentes, les huit tableaux.
– Bien joué, me dit l’urinoir.
– Merci. Et je n’ai même pas eu besoin de parler avec eux.
– Maintenant il faut que tu ailles plus loin. Essaie d’en savoir plus ! me souffle l’œuvre de Duchamp.
– Bonjour, vous ! dis-je alors à l’attention des huit petits tableaux.
– Bonjour ! Hello ! Salam ! Hallo ! me répondent les huit tableaux, chacun dans une langue différente.
– Qui-êtes vous ? Vous êtes une série ?
– Oui, nous sommes une série de tableaux de Rachel Marks. Yes, we are a series of….
– Ho ! S’il vous plaît, vous n’allez pas TOUS tout me dire dans toutes les langues ? L’un d’entre vous ne peut-il pas prendre la parole pour tout le monde ? demande-je.
– C’est bien mon gars, me souffle Fontaine, il faut imposer son autorité.
– Euh, as far as I’m concerned, je peux essayer d’être notre porte-parole, me dit l’un des tableaux avec un fort accent américain. So that’s it. A nous huit, nous nous appelons « Bleu« . Et nous faisons partie d’une série encore plus vaste, qui s’appelle Color Language.
– Encore plus vaste ? Vaste comment ?
– 54 tableaux. Soit six couleurs fois neuf langues.

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– Six couleurs fois neuf langues ? Désolé je pige pas.
– C’est très simple. Nous huit, nous sommes le mot bleu.
– Mais non, vous n’êtes pas des mots.
– Mais si, god damn ! Nous sommes le son lié au mot bleu.
– Aah. La représentation visuelle du spectre sonore du mot bleu.
– That’s it.
– Mais pourquoi huit fois ? Et tous différents ?
– La question que s’est posée Rachel, notre créatrice, c’est comment la perception de la couleur peut changer en fonction de la langue. Alors, elle s’est suis promenée dans la rue de Belleville, et elle a demandé à des gens qu’elle a rencontrés de dire les trois couleurs primaires et secondaires dans leur propre langue. C’est un quartier très populaire, donc il y a des gens qui viennent de partout dans le monde. Ensuite, elle a fait la peinture des ondes sonores. Donc nous huit, nous sommes le mot « bleu » – enfin, le son lié au mot « bleu » dans des langues et des cultures différentes. Le tout traduit en images.
– Oh ! C’est… fascinant. Et ce sont quelles langues, alors ?
– Let me see… Donc, anglais, français, polonais, thaïlandais, wolof, turc hollandais et arabe. Blue, bleu, niebieski, sīn̂ảngein, baxa, mavi, blauw, et أزرق.
– En fait c’est presque scientifique comme démarche… Presque un dictionnaire…
– No, no, no ! You don’t get it ! Ce qui est aussi interesting dans ce que nous sommes, c’est qu’on représente le moment de la rencontre. Même si Rachel retrouvait aujourd’hui les huit personnes qui ont dit « bleu », et qu’elle leur redemandait la même chose, le résultat serait différent.
– Ah, je vois, tout comme avec deux personnes différentes ce n’est pas la même onde, parce qu’elles n’ont pas la même voix.
– Voilà. Donc ça représente aussi un moment de rencontre, de hasard, de l’instant où elle a croisé ces gens in the street. Il y a quelque chose de personnel dans ce que nous représentons du coup : ce que tu vois, là, c’est la voix de quelqu’un, c’est son accent aussi.
– Mais alors, puisque c’est la couleur bleue qui est dite, pourquoi êtes-vous peints en noir ?
– Parce que c’est une représentation de la perception de la couleur, pas de la couleur elle-même ! Si tu peins un cercle en bleu ou en rouge, tu ne le vois pas pareil. Là, c’est la même chose. Si Rachel m’avait peint en bleu, c’était trop simple de me dire que je représentais le bleu. Je ne représente pas le bleu. Je représente le mot « bleu ». Pour ne pas déranger la forme, Rachel nous a peint en noir.

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– Malin. Pointu, mais malin. Il faut être spécialiste du son pour aboutir à ces choses-là, quand même.
– Pas vraiment… Rachel, notre créatrice, est danseuse à la base. Elle est arrivée aux arts plastiques ensuite. Elle a commencé à s’exprimer artistiquement, c’était en dansant donc, mais toujours avec du son. Elle a gardé ça en passant à la peinture. Et puis, quand tu danses, tu partages la création avec les spectateurs, ils font partie de la danse. C’est pour ça que le public est impliqué dans son travail. Regarde en face, ce sont d’autres oeuvres qu’elle a réalisées.

– Les partitions, avec des taches de peinture, là ?
– Oui. C’est aussi un travail sur le hasard. Rachel a trouvé ces partitions par hasard dans la rue, dans une boîte où il était écrit « Free music ». Elle les a récupérées, et pour faire vivre ce hasard, cette rencontre fortuite, elle a tâché les partitions, puis les a pliées, froissées, dépliées, sans savoir ce que ça donnerait. Elle a aussi une installation dans laquelle tu peux jouer du piano, et comme celui-ci est reliée à une enceinte reliée à une petite bassine d’eau elle-même reliée à un projecteur, tu peux voir sur le mur les ondes produites par les notes jouées ».

Pendant que l’oeuvre continue de m’expliquer son fonctionnement, et la démarche de sa créatrice, Fontaine, l’oeuvre de Duchamp qui m’accompagne (mais que moi seul, et les autres oeuvres apparemment, voient) semble avoir concentré son attention sur autre chose. Une petite enceinte diffuse des voix.

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« Cela fait partie du dispositif d’installation ? demande-il à l’oeuvre
– Yes, of course, sir. Ce sont les fameux enregistrements de voix qui ont servi à me peindre. Et vous êtes ?
– Comment ça, « vous êtes ? ». Espèce de jeune blanc bec ! JE suis Fontaine, l’oeuvre majeure de Marcel Duchamp ! Toute oeuvre d’art contemporain devrait le savoir !
– Ah. Oh, yeah, I see. Et que faites-vous là ?
– J’accompagne cet autre jeune blanc bec. Il a encore besoin de comprendre de quel bois on se chauffe, nous oeuvres d’art.
– Excuse-me, Fontaine, mais je crois qu’il a plutôt bien saisi le job.
– Tu vois ? dis-je à la sculpture. Je n’ai plus besoin de toi. Je peux très bien me débrouiller. Jusqu’à présent tu m’as attiré des ennuis plus qu’autre chose.
– N’oublie pas que c’est MOI qui t’ai sorti de cette expo, cette forêt dans laquelle tu t’étais embourbé !
– Which expo ? demande la série de tableaux, interrompant notre dispute.
– Un lieu d’où nous sortons. Enfin, d’où je le sors, répète l’urinoir.
– Ecoute, Fontaine. A partir de maintenant, c’est moi qui décide. C’est moi qui parle avec les oeuvres que JE veux. Je n’ai pas besoin que tu viennes y mettre ton grain de sel. Et si j’ai envie d’aller voir des oeuvres de jeunes artistes plutôt que les grands pontes, les Kelly et autres Koons devant lesquels tu veux m’emmener, c’est MON choix. Si je veux aller piocher des oeuvres dans des expos où on ne les attend pas, c’est aussi mon choix.
– Tu en reviendras.
– Pas pour l’instant.
– Bonjour ! Hello ! Hallo ! Salam ! » nous interrompt à nouveau une voix, plus aigüe celle-ci.

A bien tendre l’oreille, ce n’est pas une voix, ce sont plusieurs voix. Elles viennent d’un tas de livres, placé un peu plus loin. Elles continuent à parler dans toutes les langues, toutes en même temps.

« Qui sont-ce ? demande-je à la série de tableaux « Bleu ».
– Ce sont nos petits. En quelque sorte.
– Vos petits ?
– I’m joking, of course. Quoique… ce sont des sérigraphies issue de la série que nous formons, et d’une autre série, « Rouge ». Elles ont la forme d’un petit livret, pour pouvoir être emportées.

– C’est vrai ? Je pourrais en prendre une ?
– Bien sûr. Enfin, à condition de t’acquitter d’une certaine somme.
– J’y suis prêt. Je veux continuer à parler avec ! Et dans toutes les langues !
– QUOI ? Tu me remplacerais ? me lance l’urinoir.
– Je ne te remplace pas, tu ne m’as jamais appartenu. Toi, personne ne t’as demandé de venir me coller aux basques.
– Ca suffit, la provocation, répond l’oeuvre de Duchamp. Je ne vais pas me laisser humilier de la sorte ! La dernière fois que tu as essayé, souviens-toi, tu as failli perdre ton pouvoir. Attends un peu que je me venge ! »

Et l’esprit frappeur de la Fontaine de Duchamp disparaît aussitôt. « Il est colérique, isn’t it ? » me fait remarquer la série de tableaux. « Vous n’avez pas idée », lui réponds-je.

Et de cette galerie où j’étais rentré avec un esprit tapageur d’une oeuvre presque centenaire, je ressors avec une farandole de petits spectres sonores aux voix de partout dans le monde.

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