Anri Sala, « Le Clash »

Episode 11 : Clash

Vitry-sur-Seine, Mac/Val, 9 mai 2012

Ils me rappellent moi il y a une dizaine d’années, ces écoliers venus découvrir l’art contemporain. Avec moi, ce sont les seuls visiteurs ici, un jeudi après-midi en pleine période scolaire. Mais surtout, s’il n’y a pas un chat dans ce musée — à part celui, blanc et gigantesque, qui trône à l’extérieur — c’est que nous sommes en plein coeur de la banlieue parisienne, à Vitry-sur-Seine.

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Qu’est-ce qui a bien pu me passer par la tête pour que je décide d’aller visiter le Mac/Val, le Musée d’art contemporain du Val-de-Marne ? Une envie de changer, peut-être. De sortir de mon circuit habituel m’amenant du Palais de Tokyo au Centre Pompidou et du Centre Pompidou au Palais de Tokyo. Résultat : me voilà au bord d’un rond point où trône une sculpture de Jean Dubuffet, au guichet d’un gigantesque musée. Et le programme s’annonce prometteur.

Ta-ta-ti-ta-ta-ti-tam”.

1-VQLZenNHDWajcoa4Hc7alwSitôt le contrôle de mon billet passé, sept notes familières résonnent au loin. C’est une boîte à musique, on dirait. “Ta-ta-ti-ta-ta-ti-tam”, un gimmick que je suis persuadé d’avoir entendu ailleurs, mais que je ne parviens pas à identifier. D’où viennent-elles, ces notes ? Visiblement pas de la première installation qui se trouve devant moi, un gigantesque assemblage de tuyaux et autres raccords de plomberie ou de cheminées, qui me salue sympathiquement avec la voix de Dark Vador. Je m’engouffre dans la salle sur la droite, consacrée à l’exposition temporaire. Là, un immense échafaudage rond sur lequel sont posés des écrans, des bâches — prétendument — publicitaires et des caissons lumineux. Mais pas de boîte à musique. Je laisse de côté cette oeuvre du collectif IFP qui tente d’engager la conversation, lui promets de revenir, mais me focalise sur la recherche de ces sept notes qui me parlent déjà.

La “Fumisterie” de Richard Faguet (2011) au Mac/Val.
La “Fumisterie” de Richard Faguet (2011) au Mac/Val.

Ta-ta-ti-ta-ta-ti-tam”.

Une fois entré dans la galerie principale, le son se retrouve derrière moi. Je l’ai loupé. Il ne vient certainement pas des photos accrochées là, dont l’une d’entre elles représente une calebasse peinte en ballon de foot, pour faire un trompe-l’oeil. Entretemps, la sonorité à changé : ce n’est plus une boîte à musique qui joue ces sept notes, mais un orgue de barbarie. Je fais quelques pas en arrière. “C’est là, me hèle une voix grave et essoufflée, avant de reprendre un Ta-ta-ti-ta-ta-ti-tam”.

Il y a un renfoncement à l’entrée de la galerie, qui crée une pièce de plus, sombre et profonde. Sur le mur du fond, un type marche lentement en actionnant un orgue de barbarie. Le voilà donc. “Ta-ta-ti-ta-ta-ti-tam”, répète-t-il inlassablement.

“Mais qu’est-ce c’est que ce thème ? demande-je à l’œuvre par la pensée.
Tu ne reconnais pas ? me répond la voix, qui m’a tout l’air d’être celle de l’orgue de barbarie.
Non, je sais que c’est quelque chose que je connais. Mais impossible de l’identifier,réponds-je.
Un peu, que tu connais. Va voir le cartel, à l’entrée de la salle”.

Je reviens sur mes pas et regarde le petit morceau de carton collé au mur.Anri Sala, Le Clash, 2010, Vidéo HD, 17 min, peut-on y lire. Le Clash… Le Clash…

“Mais oui ! The Clash ! Should I Stay or Should I Go, c’est ça ? m’exclame-je d’un coup, comme si un vent divin d’inspiration m’avait traversé — ou comme si Shazam était passé par là.

Il t’en a fallu, du temps, me répond une petite voix aiguë, qui semble accompagnée de petits sons de clochettes quand elle parle. C’est ça. Habituellement, les visiteurs l’identifient beaucoup plus vite.
– C’est pas ma spécialité, le punk. Mais, qu’est-ce que c’est que cette voix ?
– C’est la voix de boîte à musique”,
me répond l’œuvre, qui s’est remise à entonner cet air avec le petit instrument de musique, actionné par un autre type à un autre endroit.

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A l’écran, le musicien, boîte à musique en main, avance document tout en tournant la manivelle. Il va et vient devant un mur multicolore, sur lequel un motif noir me semble familier, lui aussi. Trois croissants entrelacés. Je connais ce symbole : c’est celui de la ville de Bordeaux.

“Eh mais… C’est à Bordeaux que se déroule la vidéo ?
– Tu n’arrives pas à identifier The Clash mais tu reconnais Bordeaux en un coup d’œil ? Tu m’étonnes, là,
reprend la voix grave de l’orgue de barbarie.
C’est que, j’y ai vécu quatre ans avant d’arriver ici. Je connais un peu. Alors que les Clash…”

Pendant cet instant de discussion, la caméra à élargi son angle de vue. C’est sûr, cette fois-ci, cette séquence vidéo a bel et bien été tournée à Bordeaux. Ce mur coloré, c’est celui de l’ancienne salle des fêtes du Grand Parc. Située en plein milieu d’une cité HLM, elle a été un haut lieu de spectacle à Bordeaux à la fin des années 70 et dans les années 80, et a accueilli de nombreux grands noms du rock en concert. Et puis elle a fermé. Et puis à chaque élection municipale, à chaque débat sur la culture à Bordeaux, à chaque fois que l’occasion s’est présentée tous les candidats à la mairie ont promis de la rouvrir. Nous sommes en 2012, et cette bonne vieille salle est toujours aussi fermée — et aussi pleine d’amiante.

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“Ta-ta-ti-ta-ta-ti-tam, joue l’orgue de barbarie à nouveau. Je reconnais cette fois-ci clairement la mélodie sur laquelle on chante Should I Stay or Should I Go.
– Mais pourquoi tout ça alors ? Pourquoi Bordeaux, pourquoi le Clash, pourquoi ces deux instruments ?
– C’est assez simple en fait. Je suis une œuvre d’Anri Sala, un vidéaste franco-albanais qui accorde beaucoup d’importance à la musique dans ses œuvres. Et il se trouve que…
– Oh, je sais !
l’interromps-je. J’ai compris, je crois ! C’est qu’à l’époque les Clash ont joué dans la salle des fêtes de Bordeaux, et du coup, déambuler comme ça autour du lieu avec ces instruments peu communs en cassant le silence pour rejouer ces notes, c’est une sorte de réminiscence ? Un écho du passé ? dis-je d’une traite, tout fier d’avoir réussi à interpréter (presque) tout seul une œuvre d’art contemporain, pour la première fois.
Mais vas-y donc ! Interromps-moi ! me lance l’œuvre avec sa voix de boîte à musique, visiblement énervée.
Tu essaies quoi, de te la péter ? Ça ne marche pas avec les Œuvres, petit prétentieux. poursuit la voix d’orgue de barbarie.
Pas du tout, je pensais… essaie-je de répondre.
Tu peux penser ce que tu veux, mais si tu fais appel à une œuvre, ce n’est pas pour l’interrompre dès qu’elle commence à parler, crie la voix d’orgue.
Un peu de respect, c’est tout ce que je demande, enchaîne la voix de boîte à musique.
Alors si tu crois que tu n’as pas besoin de parler à l’œuvre pour la comprendre, ta faculté ne te sert à rien.
– Pars d’ici, et laisse-moi.
– File.
– Je ne veux plus te voir. Te parler en tout cas.
– Et reste avec ton idée préconçue et incomplète.
– Ça t’apprendra à manquer de respect.
– Mais je ne demande qu’à apprendre !
les interromps-je.
Apprends à respecter les œuvres dans un musée, alors, d’abord, conclut la voix.On en reparlera après. Peut-être.
– En attendant dégage.
– Mais…
bégaye-je.
Tu ne pars pas ? Je vais te faire partir moi”.

Un surveillant, sorti de nulle part, apparaît au fond de la salle. “Monsieur, veuillez me suivre s’il vous plait. Nous devons assurer une maintenance sur cette œuvre. Le projecteur présente une surchauffe”, me dit-il. Je hausse les épaules. Tant pis pour Le Clash, voilà. Cette œuvre n’a qu’à pas se prendre pour un punk.

Centre Pompidou, Paris, deux semaines plus tard

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Tiens, il y a une boîte à musique incrustée dans la vitre de la Galerie Sud. Le petit instrument, bloqué dans une bulle à mi-chemin entre l’intérieur et l’extérieur, attire mon attention alors que je passe à proximité du musée. C’est à la mode, la boîte à musique, dans l’art contemporain en ce moment ? De l’autre côté de la vitre, à l’intérieur, un visiteur actionne la petite boîte. Je colle l’oreille contre la bulle en verre pour tenter d’entendre le son qu’elle fait.

C’est Should I Stay or Should I Go. Encore. Pourquoi ? Je tente de regarder à travers la vitre ce qu’il se passe dans l’ensemble de la galerie sud. J’y distingue trois écrans géants, présentés comme s’ils étaient mathématiquement disposés autour d’un centre de symétrie. Sur l’écran de gauche, un type joue de la batterie à toute berzingue. Les deux autres sont éteints. Je m’apprête à poursuivre mon chemin quand l’écran de gauche s’éteint pour laisser une image s’afficher sur les deux autres. Au centre, un temple maya. À droite, la vidéo d’Anri Sala, vue au Mac/Val.

Il y a quinze jours, Le Clash m’a lui-même clashé dans le musée vitriot. Sous prétexte que je lui avais manqué de respect, l’oeuvre n’a pas daigné me parler. C’est dommage, tout le reste de la collection du Mac/Val m’a émerveillé, parlé, remué. Il n’aurait plus manqué que cette pièce maîtresse, bordelaise qui plus est.

Pas question que ça recommence.

Bonjour, Le Clash, dis-je à l’oeuvre par la pensée à peine le seuil de l’exposition franchi.
Il va falloir me trouver avant de me parler !” me répond la petite voix de boîte à musique d’un air rieur, et visiblement plus enjoué que la fois dernière.

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Les images passent d’un écran à l’autre, sur ce carrousel cinématographique. Là, il y a une dame qui marche seule en chantonnant dans la rue ; là-bas, un type qui tabasse sa batterie alors que sa copine lui demande juste de lui répondre (“Answer me”, qu’elle lui dit). D’un coup, comme ça, tous les écrans se parent d’un rouge écarlate, et le son, qui voguait d’un bout à l’autre de la galerie, emplit tout l’espace.

Et revoilà la salle des fêtes de Bordeaux, l’orgue de barbarie et la boîte à musique, en stéréo, devant moi. “Alors ça y est, nous allons enfin pouvoir discuter ? lui demande-je.
Tu es tenace, j’aime bien, répond la voix de l’orgue. Mais pourquoi ?
– Parce que j’aime comprendre, voilà tout. Surtout quand une oeuvre attire à ce point mon attention.
– A ce point ?
– Mais oui ! Bordeaux et de la musique, ça ne peut que me plaire.
– Si tu aimes la musique, alors tu vas aimer Anri Sala. C’est son langage à lui, la musique. Dans ses oeuvres, on parle avec des notes, pas avec des mots — ou si peu. Pour exorciser sa peur, la musicienne chantonne sa partition, alors qu’elle rejoint la répétition à Sarajevo. Ici, c’est pareil. C’est nous, un orgue de barbarie et une boîte à musique, qui dialoguons. Résultat, il y a un décalage.

– Un décalage ? Entre quoi et quoi ? demande-je, intrigué.
Entre la musique punk, l’héritage de cette salle de concert à Bordeaux qui a accueilli plein de concerts ; et cette ritournelle, qui ressemble presque à la promenade d’un fantôme, avec cet écho.
– Ah ! Tu vois, je l’avais dit, j’avais parlé d’un écho,
tiens-je à rappeler à l’oeuvre, pour lui prouver que je n’avais pas tout faux.
– Je n’ai jamais dit le contraire ! Simplement que tu aurais pu me laisser parler plutôt que de m’interrompre. Mais soit ; ne revenons pas sur ce clash.
– En parlant de clash…
Pourquoi Should I Stay or Should I Go en particulier ? Il y a une raison ?
– Bien sûr qu’il y a une raison ! On est dans de l’art contemporain, il n’y a pas grand chose qui soit laissé au hasard.
– Euh oui, c’est certain.
– Et je peux même te citer Anri dans le texte, il l’a expliqué un jour : “
c’est la seule mélodie du punk, or seule la mélodie entre dans le souvenir, pas le rythme
– C’est pour que ce soit plus facile à retenir, c’est ce que ça veut dire ?
– Exact ! Il aurait été plus difficile de faire jouer
God save the Queen des Sex Pistols par une boîte à musique !
– Maintenant que tu le dis.
– Ce que tu avais loupé quand tu m’as interrompu l’autre jour, c’est qu’il n’y a pas un écho, mais deux.
– Deux échos ?
– Deux fantômes, en quelque sorte. Le fantôme du temps, car la même mélodie est réactivée des années après ; et puis le fantôme de l’espace, puisqu’on fait presque revivre ce lieu complètement mort.
– C’est subtil !
réponds-je
– C’est de l’art !”
me rétorque la petite voix, avant de disparaître subitement.

Je fais le tour des cinq écrans de la galerie, la vidéo n’est réapparue nulle part. A la place, toujours Should I Stay or Should I Go, mais cette fois-ci en mille morceaux, fragmenté en de courts morceaux à l’orgue de barbarie, dans ce qui ressemble à un temple maya. On est loin de Bordeaux. Qu’importe, je me pose là. J’y ai passé trois heures, au milieu de ce carrousel, je crois.

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