Jeff Koons, « La rétrospective »

Saison 2, épisode final.

Paris, Centre Pompidou, 25 novembre 2014

J’ai l’air malin, moi, avec cette poussette dans les mains, en passant les portiques de sécurité du Centre Pompidou.

« T’abuses, j’ai vraiment l’air d’un con.
Ta gueule et roule, me dit la voix qui vient de la poussette. Sois bien content que je t’aie eu une invitation pour ce vernissage. Avoue que ça te manque, depuis que tu t’es fait dégager d’Art d’aujourd’hui ».

Dans la poussette, bien emmitouflé entre des langes, c’est bien la Fontaine de Marcel Duchamp que j’escorte. Enfin, vous connaissez le topo, pas la sculpture au sens physique du terme, mais son esprit, qui se matérialise à moi à peu près quand ça lui parle. Cette fois-ci, c’est à la sortie du métro qu’il m’a hélé, à bord de cette poussette. « Ramène-toi, je ne peux pas aller visiter la rétrospective de Jeff Koons seul, il me faut de la compagnie« , m’a-t-il dit en guise d’unique explication.

Nous voilà donc un mardi matin à 10h, à rentrer dans le Centre Pompidou avec une invitation qui se trouvait dans la poche arrière de la poussette.

« Sixième étage, m’ordonne l’urinoir.
Je sais merci, je connais les lieux« .

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L’expo Jeff Koons, même pas encore officiellement ouverte, est déjà bondée. Sitôt entré, l’une des premières œuvres m’interpelle.

« Eh toi là ! Qu’est-ce que tu Viuuuuuuuuuuuuuuuuuu ?
– Quoi ? lui fais-je répéter.
Qu’est ce que tu VIUUUUUUUUUUUU ?
– Laisse tomber. T’as vu sa gueule ? On pourra jamais discuter avec lui, me chuchote l’urinoir. Et dire que ça se dit héritier de Marcel, ça… »

IMG_3121L’œuvre en question, c’était un aspirateur encastré dans un immense bloc de plastique. « Il s’appelle New Shelton Wet/Drys Tripledecker. Un ready-made après l’heure« , me dit l’urinoir une fois qu’on s’en est éloignés. « Moi j’étais avant-gardiste. Lui est arrivé après tout le monde.
– Tu es un peu dur, je trouve… rétorque-je.
Forcement, il se vend plus cher que moi !
– Ah ouais. En fait t’es là par jalousie, ça va pas chercher plus loin que ça.
– Et tu croyais quoi ? Ce petit blanc-bec est considéré comme le nouveau maître de l’art contemporain, alors que tout ce qu’il fait c’est me pomper, et tous les autres grands patrons du milieu. Ses gros objets ? C’est du Claes Olendburg tout craché ! Et son pop art aux couleurs saturées, ses collages reproduits sur toiles, si ce n’est pas une réécriture de Warhol, je veux bien bouffer la pisse d’un âne !
– Eh toi là ! Ouh ! m’interpelle une nouvelle voix à quelques mètres devant nous ».

(Photo Pierre Haski / Rue89)
(Photo Pierre Haski / Rue89)

C’est une statue de Michael Jackson et de son singe, tout de blanc et d’or. « A un détail près, me précise la statue, entre la photo qui m’a servi de modèle et moi, il y a un petit détail changé, c’est la direction de mon regard. Et la forme de mes jambes.
– Pourquoi ?
– Le passage de deux à trois dimensions, tout simplement. Et puis un peu pour me donner l’allure des Pyramides de Gizeh.
– L’allure des Pyramides ?
– Oui. Une manière de faire se rejoindre le roi de la pop et les rois antiques d’Egypte.

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– Mais pourquoi es-tu là, dans une expo d’art contemporain? C’est quoi, une façon de décloisonner les arts ?
– Oui c’est ça, répond Michael Jackson plus vite. Eviter l’élitisme, rapprocher les arts nobles et la pop culture, tout ca tout ca, l’objet de la série dont je suis issu, « Banality », où de petites statues ou icônes kitsch devenaient des sculptures de musée grand format, comme les sculptures antiques. Voilà, t’es content ? Alors maintenant, tu vas me dire ce qu’il y a DANS TA PUTAIN DE POUSSETTE.
– Quoi ? réponds-je faisant un pas en arrière, comme démasqué.
Je sens des ondes négatives tout près. On les sent tous. Il y a un truc pas net. C’est quoi dans ce landau ?
– Ne dis rien, ne dis rien… me chuchote l’urinoir.
Je… c’est… Ben c’est un bébé. C’est l’arrière petit-cousin… de ma tante, dis-je en m’emmelant les pinceaux.
Quel con ! Mais quel con ! grommelle l’œuvre de Duchamp dans son coin.
Toi, ta gueule ! C’est toi qui m’as mis dans cette merde ! lui réponds-je criant, avant de me mordre les lèvres, réalisant instantanément que je viens de faire ce que l’on appelle communément « une grosse bourde ».
À qui est-ce que tu VIUUUUUUUUUUU ? lance l’aspirateur au loin.
Laisse-moi faire, New Shelton Wet/Drys Tripledecker, reprend la statue de Michael Jackson. Qui est-ce que tu caches là-dessous ? Joue pas au con. C’est pas un Warhol au moins ?
– Non ducon, je suis pas un Warhol ! hurle l’urinoir de sous sa couverture. Découvre-moi, s’il te plaît » me demande-t-il.


Je m’exécute. Sans donner d’effet spectaculaire à mon geste, je soulève d’un coup la couverture en pilou ridicule qui couvrait Fontaine. « Putain de merde, c’est un Duchamp ! » hurle, paniquée, la statue. En une fraction de seconde, une rumeur insupportable s’étend d’œuvre en œuvre, un Duchamp est là, mais comment a-t-il fait pour entrer, c’est la première fois. Et en une demi-minute, toutes les œuvres se mettent à crier ou à pleurer. Puis ce sont les alarmes de la galerie d’exposition qui, comme des cris stridents, retentissent toutes en même temps, faisant fuir une partie des visiteurs.


« Mais qu’est-ce qu’il se passe ici, c’est quoi cette pagaille ? » hèle une voix féminine derrière moi.

C’est Jeanne, mon ex-camarade de jeu, accompagnée de son compagnon, mon ex-chef. De l’autre côté, accourent le président du palais de Tokyo, mon ex-futur employeur, et un homme que j’identifie comme le patron du centre Pompidou. Et une petite femme aux cheveux en carré et aux yeux en amande. La ministre de la Culture, rien que ça.

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« Qu’est-ce que vous faites encore là, jeune homme ? Vous n’avez pas entendu l’alarme ?
– Il l’a entendue, madame la ministre, lui lance mon ancien boss. Il a même entendu plus que ça. Je suis persuadé qu’il a une explication à vous donner. N’est-ce pas ? me lance-t-il.
Je ne crois pas que ce soit une explication à proprement parler, madame, réponds-je. Mais, je peux essayer de vous donner des éléments de réponse. Il se trouve que j’entends ce que pensent les oeuvres d’art. Et du coup, je peux dialoguer avec elles.
– Vous… vous foutez de moi ? me demande la ministre.
Non madame, ce jeune homme vous dit vrai, répond à ma place le président du Palais de Tokyo. Il m’a été donné de le voir à l’oeuvre, et sa manière d’interagir avec les installations est remarquable.
– Vous êtes artiste ?
– Non, madame la ministre, réponds-je. Je sais – et vous savez sûrement aussi – que ce sont en général les artistes qui ont la faculté d’échanger avec leurs propres oeuvres, mais il arrive que des néophytes soient dotés de cette même capacité. Tenez, c’est aussi le cas de Jeanne, qui est…
– Mais tais-toi ! TAIS-TOI ! me hurle Jeanne, qui s’était tue jusque là. Pourquoi faut-il que tu me mêles à tes ennuis ? J’étais très bien avec ma petite faculté à moi avant que tu débarques !
Ça va, on ne va pas régler tous nos comptes ici non plus, lui réponds-je. On est dans le même bateau là.
– Mais que s’est-il passé, enfin ? demande la ministre en s’adressant au directeur du Centre Pompidou, qui hausse les épaules.
Je vais vous expliquer, moi, ce qu’il s’est passé« , dit une petite voix qui sort de la poussette.

(Illustration Simon Dronet pour Arte)
(Illustration Simon Dronet pour Arte)

Jeanne et moi nous retournons brusquement vers le landau, mais tous les autres aussi. Pour la première fois, la voix de l’urinoir ne résonne pas dans ma tête, mais dans mes oreilles. L’oeuvre parle… pour de vrai. Fontaine s’adresse à nous tous, avec une voix nettement différente de la voix assurée qu’on lui connaissait jusqu’alors : on dirait qu’il a pris cinquante ans de plus en une minute.

« C’est… c’est… c’est la sculpture qui parle ! hurle le rédacteur en chef de Art d’Aujourd’hui, visiblement terrifié. C’est pas comme si on ne l’avait pas prévenu.
Et ça t’étonne encore ? lui répond l’oeuvre. Oui, nous parlons, nous pensons, et nos pensées sont en général réservées à de rares spécimens de l’espèce humaine qui sont seuls – nos artistes mis à part– à pouvoir dialoguer avec nous. Vous en avez deux, là. Jeanne, la sage, la discrète, qui a tranquillement fait fructifier ce pouvoir pour devenir une brillante professeur d’art. Et lui, maladroit et pas finaud, qui avec ses gros sabots, m’en a pourtant plus appris sur moi-même que je ne croyais savoir. C’est pour ça que je l’ai choisi, lui, pour m’accompagner aujourd’hui voir cette exposition. Je n’avais jamais rencontré des Koons en personne, il fallait bien que nous soyons confrontés un jour.
Si j’avais su… bégaie le directeur du Centre Pompidou. Il y a une expo Duchamp juste à-côté.
– Tu as bien fait de ne rien faire Alain. Les deux expositions se seraient entre-détruites, lui répond la sculpture. Entre Koons et Duchamp, c’est un vieux combat latent.
– Pourquoi ? demande la ministre. Il n’y a pas de raison évidente, c’est la marche contemporain d’aller de précurseurs en héritiers…
– Justement pas, rétorque l’urinoir. Je ne peux pas…
– Ca suffit ! Taisez-vous tous ! Le maître va parler ! interrompt la statue de Michael Jackson. Maître, intervenez, il est temps« .

Soudain, les alarmes se mettent à nouveau en marche. Un grognement résonne et fait vibrer les murs de la pièce. Au loin, nous entendons les haut-parleurs du musée demandant aux visiteurs d’évacuer les lieux en raison « d’un acte de vandalisme commis dans l’exposition Jeff Koons ». Belle couverture. Le grognement se fait de plus en plus fort.

« Maître ! Venez à nous !
– Waf ! Waf ! SILENCE ! »

Le « maître », c’est donc cet immense sculpture de Jeff Koons. La plus connue – et la plus chère – d’entre tous.

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« Quoi, c’est ce chien en baudruche, le « maître » ? lance l’urinoir, toujours dans son landau.
ASSEZ, WAF ! Tais-toi, Duchamp. Il va falloir que tu t’inclines.
– Moi ? Jamais !
– Tu n’as pas le choix. Je t’ai dépassé, à tous les égards. Je suis plus populaire, plus connu et mieux vendu que toi. La véritable référence de l’art contemporain, c’est moi. Aujourd’hui le ready-made, c’est Koons, ce n’est plus Duchamp.
– Foutaises, Balloon Dog. Tu te mets la papatte dans l’oeil jusqu’au coude – que tu n’as pas. Tu es tout le contraire de moi. On a la même base de travail, et c’est tout.
– Grandis, Fontaine, grandis ! Le ready-made d’aujourd’hui, c’est moi. L’objet du quotidien hissé au rang d’oeuvre d’art. Je ne suis pas un chien en baudruche.
– Euh… sauf ton respect, m’aventure-je à dire, si, c’est assez clair, tu ES un chien en baudruche.
– Ah ouais, waf ? Essaie donc de me percer. Je suis en inox. Je suis la reproduction extrêmement fidèle, jusque dans les plissures, d’un ballon de baudruche, mais je suis nettement plus lourd que ce que je suis censé représenter.
– Ca pour être lourd, t’es lourd. C’est bien tout ton problème, réplique l’urinoir de Duchamp.
ASSEZ ! Je suis ton élève, ton héritier, et je t’ai dépassé, il faut se rendre à l’évidence. Toi, quand Duchamp t’a créé, il voulait quoi ? Désacraliser l’art, dire que n’importe quel objet du quotidien, comme la pauvre pissotière que tu es, pouvait avoir autant de valeur qu’un oeuvre d’art, je me trompe ?
– Pas le moins du monde.
– Eh bien moi, c’est pareil. Faire sortir l’art de son carcan élitiste. Montrer que les objets de fête foraine peuvent avoir autant de valeur que les statues de l’antiquité grecque. On est pareils !
– NON ! Non, non, et non. Il y a une différence fondamentale entre nous.
– Laquelle ? demandent, médusés et en même temps, le directeur du Centre Pompidou, la ministre de la Culture et le chef du journal.
La sobriété.
– La quoi ? lui fait répéter le chien.
Tu vois, tu ne sais même pas ce que ça veut dire. So-bri-é-té. Les ready-made de Duchamp, comme moi, réduisaient l’art à son strict minimum, un truc austère, froid, dont on ne puisse pas s’enticher, et que seuls les initiés saisiraient. Alors oui, toi aussi tu viens d’un objet du quotidien, mais toi, tu es tout l’inverse de moi : Koons t’a fait plein de fioritures, il t’a rendu tout brillant, c’est un cabotin.
– Fontaine, je ne dis pas que tu as tort, mais tu es en train de l’énerver tout rouge, là, dis-je à la petite sculpture en forme d’urinoir qui attaque une oeuvre bien dix fois plus grande que lui, un chien qui grogne de plus en plus fort.
Qu’importe, il faut qu’enfin il reconnaisse la vérité. Tiens, Balloon Dog, je vais te citer un critique, Jed Perl, ce type a su résumer très simplement ce qui nous sépare. Quand Duchamp m’a créé, il voulait se défaire de l’addction à l’art, qu’il voyait comme une drogue. Avec un objet aussi austère que moi, impossible de tomber dans l’addiction. Toi, tu es une fanfaronnade, un souvenir boursouflé, tu es cette drogue-là, un truc super-addictif. Tu es tout le contraire de moi, et en ceci, tu as beau être tout beau, tout coloré, plaire aux petits et aux grands, tu as beau te vendre des millions, tu ne me dépasseras jamais. Tu entends, JAMAIS !
– TAIS-TOI ! TAIS-TOIIIII ! WAF ! WAAAAF ! » hurle le chien.


De toute ma vie d’oeuvre d’art, il ne m’a jamais été donné de voir ce que j’ai vu ce matin-là. Moi, l’urinoir interte, j’ai trouvé plus fort que moi – sur le plan de la force physique, en tout cas. A mesure que le Balloon Dog grognait, les murs et le sol de la salle tremblaient de plus en plus fort. Je pressentais ce qu’il allait se passer, mais n’osais y croire. De mémoire de Duchamp, ça n’était jamais arrivé.

Et pourtant. Quand le chien s’est mis à hurler à la mort, sa queue s’est mise à bouger doucement, puis son museau. J’ai cru un instant être le seul à le voir. C’était juste avant que la ministre pousse un hurlement plus perçant que les alarmes de la salle d’exposition. En moins de temps qu’il faudrait pour réaliser ce qu’il se passait, la sculpture, devenue vivante, s’était jetée sur nous. « Je vais te tuer, Duchamp, te réduire en miettes, waf ! » hurlait-elle.

« Barrez-vous, fuyez ! » ai-je crié à tous les humains présents ici, maintenant que j’avais réussi à me connecter à chacun d’entre eux. Ils n’ont pas eu le temps. L’énorme structure en inox les a coincés entre ses pattes, avant de s’écraser violement au sol. Puis, se relevant, elle a hurlé « A NOUS DEUX, DUCHAMP !« , et a couru – le terme exact serait peut-être « rebondi » – vers l’entrée de l’exposition consacrée à Marcel, toute proche.

Et puis le silence total. Tous étalés comme des charognes au sol, les humains ne bougent plus un doigt. Plus rien.

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