Valia Fetisov, « Installation of experience »

[Nota : tous les faits cités dans cet épisode sont pure fiction, et ce même s'ils mettent en scène des personnages réels]

Saison 2, épisode 9

Paris, Palais de Tokyo, 20 octobre 2014

« On va voir si tu racontes un ramassis de conneries. Je nous ai privatisé une salle du Palais. Tu ne connais pas l’oeuvre, elle vient d’être installée, tu ne pourras pas tricher ».

Je presse le pas pour arriver à suivre le chef, qui s’est mis en tête de démonter mes histoires de discussions avec des oeuvres d’art. Depuis que j’ai avoué à qui voulait l’entendre, dans un papier relatant ma discussion avec le plug de McCarthy, que je savais parler avec des oeuvres d’art, je me suis fait remarquer… mais pas comme je l’espérais. En externe, il est passé inaperçu dans la masse des publications sur le sujet ; en interne, je suis passé pour un fou et un imposteur. Il faut mettre ça au clair, m’a dit le boss, si tu veux continuer à travailler ici. palais-de-tokyo Jeanne nous attend sur les marches du Palais de Tokyo. Toujours aussi belle – et toujours aussi intouchable.

« Je te présente Jeanne. Nous avons la même faculté. Elle sera mon témoin, en quelque sorte, dis-je comme s’il s’agissait d’un duel dans les règles de l’art.
Enchantée, dit Jeanne au chef en papillonnant de l’oeil, alors que je leur lance un regard noir à tous les deux.
Bonjour madame, lui dit-il. Puis se retournant vers moi : Ca tombe bien, moi aussi j’ai mon ‘témoin’, comme tu dis.
Ah ! Je vous attendais ! » s’écrie une voix derrière nous.

Pas moins que Jean de Loisy, le maître de céans. Le président du Palais de Tokyo, suivi de quelques autres administrateurs du lieu.

« Allons-y, j’aimerais mieux que la salle ne reste pas fermée au public trop longtemps. Tu m’expliqueras, Bernard, je n’ai pas compris tout ce que tu m’as dit au téléphone. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de super pouvoir ?
– Je n’en sais rien moi-même. Je te présente un des journalistes de l’équipe. On va bien voir si le spécimen fait ses preuves ». 

Le « spécimen ». Je vais donc être une bête de foire, comme je l’ai toujours redouté. C’est un guet-apens. « Je compte sur toi, Jeanne, pour tout noter, et pour expliquer s’ils ne comprennent pas, ces cons », dis-je à ma seule alliée dans l’affaire. Ils vont m’observer, scruter mes mouvements, tout ce que je dis. Ils vont « vérifier » si j’affabule ou non. Soit, alors, ils se rendront compte que je sais vraiment avoir une conversation avec des oeuvres d’art contemporain, et je deviendrai un monstre de foire. Soit ils n’y croiront pas, et je serai un imposteur, au mieux viré, au pire grillé dans le métier.

Il ne manquerait plus que je sois mis en cage. Filmé, aussi, tiens.

Et c’est exactement le cas. Putain. Voilà donc l’oeuvre, qu’on ne me présente pas, forcément. Une pièce vide, avec un moniteur et une lampe, une caméra et un capteur. Il va falloir que j’entre à l’intérieur. Une porte vitrée leur permettra de me voir. 07_fetisov « Entre. On ne te dit rien. Si tu sais vraiment ‘parler’ avec une oeuvre d’art tu auras la solution.
– Et sinon ?
– Il te faudra la trouver tout seul 
».

J’entre. La porte automatique se referme sur mon passage.

« Tu t’es bien fait avoir, mon con » me dit une voix au fond de la salle.

Je me retourne. ENCORE LUI. L’Urinoir de Duchamp. Enfin, la « Fontaine ». Enfin, son « esprit ». Cet esprit frappeur qui me poursuit depuis deux ans, stipulant m’aider à « maîtriser » ma capacité, et en profite — au passage, l’air de rien — pour me pourrir la vie. photosculpture 1

« Quoi ? Qu’est-ce que tu veux, cette fois-ci ?
– Oh, je passais voir comment se débrouillait mon petit protégé. Et je t’ai vu là, comme un pauvre hamster en cage, pris au piège de cette oeuvre, j’ai pas résisté, il fallait que je fasse une petite apparition, c’est trop drôle.
– Drôle ?
– Ouais. Tu t’es fait avoir comme un bleu. Tu es bloqué ici, jusqu’à ce que tu parviennes à amadouer l’oeuvre.
– Bloqué ? Comment ça, bloqué ?
– Essaie de sortir, tu vas voir
 ».

Je retourne vers la porte. Verrouillée. Le chef me fait un grand sourire, pendant que Jeanne explique à Loisy, visiblement intéressé, ce qu’il se passe.

« Jeanne, il est là, l’urinoir !
– J’ai vu. Laisse-le dire ce qu’il veut, intéresse-toi à l’oeuvre !
– Mais vous êtes possédés ou quoi ?
lance le chef. A qui crois-tu parler ? me demande-t-il à travers la vitre.
Crois-le ou non, nous sommes surveillés par l’esprit de la Fontaine de Marcel Duchamp. Il garde un oeil.
– C’est de la folie. Je sais même pas ce qu’on fait là, finissons-en tout de suite. Jean, faites-le sortir, j’en ai trop entendu.
– Impossible
, répond le président du Palais. Le seul moyen de déverrouiller la porte, c’est de l’intérieur.
– QUOI ? » m’exclame-je en entendant ces mots.

L’esprit de la Fontaine de Duchamp ricane dans son coin. Moi, je commence à paniquer. Je n’ai toujours pas entendu une once de voix de l’oeuvre, c’est inhabituel. « Peux-tu au moins me dire qui tu es ? » lui demande-je par la pensée. Pas de réponse. Mais un bruit électronique étrange. Comme… un modem. Ce bruit tout droit sorti des années 90 dure quelques longues secondes… avant que se fasse entendre dans mon crâne la voix de l’oeuvre, une voix de robot.

« Indiquer… mot… magique… scande la voix.
Pardon ?
– Pour réponse… question…. indiquer… mot magique.
Mais comment je peux le connaître, moi, le mot magique ? »

Comme Juste Leblanc dans Le Dîner de Cons, l’urinoir ne peut s’arrêter de pouffer de rire. « Haha, haha, pfff, le mot magique quoi ! ». Le chef me regarde à travers la vitre, dépité, alors que Jeanne et Loisy semblent avoir de la peine pour moi. Le mot magique, le mot magique… Ce ne serait pas aussi simple que….
« Peux-tu me dire qui tu es, S’IL TE PLAÎT ?
– Eh bah voilà, c’est quand même pas compliqué !
enchaîne la voix robotique, avec une énonciation parfaite. Je suis Installation of Experience, une oeuvre interactive de Valia Fetisov, un tout jeune artiste russe. Je…
– Attends, un instant s’il te plaît.
Je retourne contre la vitre et m’adresse au chef. C’est Valia Fetisov, une oeuvre qui s’appelle Installation of experience.
– Comment tu… Continue, alors…
répond le chef, apparemment dubitatif.
C’est bien, mon gars, il faut que tu lui cloues le bec, s’exclame l’oeuvre de Duchamp, toujours dans un coin, qui se sent une âme de coach, on dirait.
Dis, s’il te plaît, demande-je poliment à l’oeuvre, tu peux m’en dire plus ?
– Bien sûr,
répond la voix de robot. Je suis la première d’une série d’oeuvres qui étudie la relation entre les hommes et les machines.
– Jeanne, tu entends tout ? Tu notes ?
lance-je à mon alliée hors de la salle. Elle me répond d’un pouce levé. Pardon, tu peux reprendre, excuse-moi, reprends-je à l’attention de l’oeuvre.
Moi, je date de 2011. Valia a l’habitude de dire que je suis l’oeuvre la plus représentative de son travail. Le concept est très simple : la clé de l’oeuvre, c’est le visiteur.
– Tu veux dire que c’est à moi et à moi seul de trouver la clé ?
– Non, tu ES la clé, à toi de trouver quelle est la serrure.
– Comment ça ?
– Il y a une seule et unique façon pour toi d’interagir avec moi pour que je te laisse sortir. Comme une clé dans une serrure, qui ne s’enclenche que dans une position bien particulière, il va falloir que tu fasses quelque chose de bien précis pour déclencher le mécanisme qui ouvrira la porte.
– Quoi donc ?
– A toi de trouver.
– Mais il faut que tu m’aides. Si j’arrive à prouver que j’ai discuté avec toi, les gars qui sont dehors là, ils me ficheront la paix.
– Ce n’est pas mon problème, moi je suis une oeuvre d’art, une machine, je ne suis pas là pour avoir des sentiments. Tout mon intérêt et de montrer le rapport étrange qui peut s’établir entre un homme et une machine, je ne vais pas plier pour te rendre service.
– Tu as raison,
lui lance l’oeuvre du Duchamp. Il s’est mis dans la merde tout seul, il doit apprendre à s’en sortir tout seul. – Et vous êtes ? répond l’installation à la voix robotique.
Comment ça, « vous êtes » ? Tu ignores qui je suis ? Sans moi tu ne serais pas là, ingrate. Je suis la Fontaine de Duchamp, le premier ready-made, l’ancêtre de l’art contemporain, l’alpha, le numéro zéro. Ta télé, là, et ton néon, ils ne seraient jamais là si je n’avais pas été là il y a cent ans. Je …
– OH ! Vos gueules ! »
viens-je de m’écrier.

Comme à chaque fois que je m’emporte face à une oeuvre, je me mets à parler à voix haute. Faisant par la même occasion sursauter le public de l’autre côté de la vitre. Je crois que j’ai à nouveau capté l’attention du chef, tiens.

«  Qu’est-ce qu’il se passe ? me lance-t-il à travers la vitre.
Il se passe que je vais devoir trouver moi-même comment interagir avec la machine. Comme une clé dans la serrure, je dois trouver la bonne posture, le bon mouvement, pour faire ouvrir la porte. C’est très représentatif du travail de Valia Fetisov, qui travaille beaucoup sur les rapports entre les hommes et les machines »

Derrière moi, l’écran présent dans l’installation s’est allumé. « Regarde, c’est un autre travail de Valia » m’annonce la voix robotique de l’oeuvre. Ca se passe dans un musée aussi. Il y a des caméras de surveillance, et des lunettes munies d’écrans vidéo, comme dans un jeu en réalité virtuelle. « Là aussi, il s’agit d’une interaction entre la machine et l’homme, qui rend les choses difficiles, tente de m’expliquer l’oeuvre. Capture d’écran 2014-10-31 à 00.25.35C’est-à-dire ?
– C’est une installation qui s’appelle
Control Yourself. Les visiteurs du musée étaient invités à mettre cette paire de lunettes sur le nez. Et en les chaussant, ils voyaient les images des caméras de surveillance. Et donc, ils se voyaient eux-mêmes dans la salle. Le but du jeu, c’était d’arriver à se diriger dans l’expo en voyant les choses sous un angle qui n’était pas leur angle de vue à eux, mais celui de la caméra.
– Ah, je vois. Du coup le visiteur est perturbé par l’intervention de la machine ?
– Voilà, exactement.
– Jeanne, tu peux retranscrire ça ?
demande-je à la jolie rousse qui m’assiste. Leur expliquer ce que l’oeuvre vient de nous dire ?
– Pas de problème,
me répond-elle, profites-en pour continuer à essayer de sortir.
– Et il n’est pas sorti de l’auberge !
lance l’urinoir de Duchamp.
Toi, on t’a rien demandé, lui rétorque-je. Je vais bien finir par y arriver.
– L’essentiel, c’est de ne pas paniquer,
me souffle l’oeuvre de sa voix métallique. Rester calme. Très calme.
– Alors comme ça, tu l’aides maintenant ? »
lui gueule l’oeuvre de Duchamp. Capture d’écran 2014-10-31 à 00.25.30 A travers la vitre, je vois Jeanne expliquer au chef et au patron des lieux quelle est la démarche de l’artiste. Ses interlocuteurs ont l’air interloqués, mais pas si réfractaires. Le chef écarquille grand les yeux en entendant que l’oeuvre de Fetisov est en train de se disputer avec l’esprit de Marcel Duchamp, matérialisé en sa Fontaine, capable d’apparaître n’importe où. Tout cela est étrange, certes, mais c’est vrai. Comment est-ce que l’on inventerait ça ?

Pendant ce temps, je m’efforce de comprendre comment sortir de là. Ne pas paniquer. Rester calme. Plus je m’apaise, plus ma respiration ralentit, plus l’oeuvre me dit « Continue ». Alors je détends encore plus mes mouvements, jusqu’à ne plus en faire aucun. Je m’assieds dans un coin de la salle. « Continue », poursuit l’oeuvre. « Encore plus calme », ajoute-t-elle, pendant que l’esprit de Duchamp, matérialisé en son urinoir, fulmine. Désormais, je ne bouge plus.

« Il a trouvé », dit à travers la vitre le patron du lieu. « Mais comment a-t-il fait si vite ? Il a de la chance », poursuit le chef, borné. « Vous ne croyez pas qu’il dit vrai ? » lui répond Loisy. Le chef n’a pas le temps de rétorquer, la porte s’ouvre, et je m’engouffre à l’extérieur. La porte se referme sur l’urinoir de Duchamp, qui disparaît aussitôt.

« Comment as-tu fait ?
– Il faudra t’expliquer combien de fois ?
réponds-je à mon boss, cette fois plein d’assurance. C’est l’oeuvre qui me l’a expliqué. Comment aurais-je fait autrement ?
– Dis-leur précisément comment ça a fonctionné,
m’interrompt l’oeuvre. Il fallait rester immobile trente secondes pour que mon capteur accepte d’ouvrir la porte.
– Il fallait rester immobile trente secondes pour que son capteur accepte d’ouvrir la porte,
retranscris-je à mes interlocuteurs. C’est ce que m’a expliqué l’oeuvre.
– C’est exact
, répond le président du musée. Et ce n’est pas écrit sur le cartel. Soit votre journaliste a une connaissance de l’art contemporain inouie, et vous avez beaucoup de chance de l’avoir employé, soit il sait vraiment — je ne sais comment — échanger des idées avec des oeuvres d’art, et vous avez encore plus de chance.
– Je n’y crois toujours pas. Tu as le bénéfice du doute pour cette fois-ci,
me dit-il en se retournant. On se voit demain au bureau ». 

Il quitte les lieux, presque en courant, nous laissant là, Jeanne et moi, avec Jean de Loisy.

« T’as été bon, je dois le reconnaître. Gérer Duchamp et l’oeuvre à la fois, fallait y arriver », me dit ma comparse, qui me fait rougir, une fois de plus.

Le maître des lieux tourne les talons pour quitter la pièce, mais revient vers moi avant de sortir : « Vous vous en êtes bien sorti. Vous m’avez bluffé, je dois avouer. Jusqu’à présent je n’avais vu que des artistes dialoguer avec leurs oeuvres.
– Vous saviez que c’était vrai alors ? Pourquoi n’avez-vous rien dit à mon chef ? Lui ne sait pas ?
– Apparemment pas. Je voulais voir comment vous vous en sortiriez. Et vous avez été bon, votre amie a raison.
– Merci, c’est gentil.
– Ca vous dirait de travailler pour un musée ? ».

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