Christa Sommerer & Laurent Mignonneau, « La Valeur de l’Art »

Saison 3, épisode 5

« Allez quoi, pour une fois, secoue-toi un peu le citron ! Ça fait deux semaines que tu ne fais plus rien ! »

Ma vieille pote Constantine est décidément têtue. Ça fait deux semaines qu’elle passe tous les jours pour me faire faire quelque chose.

« J’veux pas, lui réponds-je.
Tu as peur de quoi ? Que les œuvres viennent te parler partout ? T’y peux rien mec, tu fais avec depuis 15 piges, faut continuer à faire avec !
– Tu dis ça parce que tu sais pas ce que c’est. C’est épuisant. Je parle avec des trucs qui ne sont même pas vivants. Et j’arrive quand même à merder.
– C’est sûr qu’ici tu ne risques pas grand chose, c’est pas ta vieille reproduction de Braque qui va te taper la causette.
– EH ! répond le petit tableau accroché à mon mur, que moi seul peux entendre. Tu vas la faire taire cette pimbêche ?
– Eh bien figure-toi que si, on discute, réponds-je à Constantine.
Pff. Tu me désespères, me rétorque-t-elle. Bon, j’ai un dernier truc à te proposer. Si tu refuses, je renonce définitivement. Je t’emmène voir une œuvre…
– NON !
– Attends ! Une œuvre que j’ai vue dans le journal. Elle ne peut pas te faire de mal. Même moi je la trouve intéressante.
– C’est non.
– Et c’est hors Paris.
– Ah ?
– Oui.
– Vitry ?
– Non.
– Où alors ?
– Montreuil. »

Et voilà comment je me retrouve embarqué, à mon corps semi-défendant, à Montreuil. Cinquante bonnes minutes de métro, puis encore une petite dizaine de minutes de métro, et encore cinq minutes à pied, pendant lesquelles Constantine me parle de l’expo qu’elle monte pour la mairie de Paris, des derniers musées qu’elle a vus. Si seulement mes oreilles pouvaient filtrer tout ce qui évoque l’art…

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Encastrée dans une petite rue résidentielle, la Maison Populaire. « C’est un centre d’art, mais aussi une école de musique et un lieu de conférences. Entre autres« , m’explique Constantine, qui a essayé d’y travailler. « Allez, viens !
– Et si ça se passe mal avec l’œuvre ?
– Je te couvre. Moi elle ne me prendra pas à partie, je n’entends rien. »

Pas convaincu, mais pas vraiment libre de faire autrement, je prends une grande respiration et entre.

« Ah mais c’est tout petit ! Ca va !« , m’écrie-je.

La seule réponse que j’entends est le son d’ouverture de Windows.

« Bonjour et bienvenue à l’Art et le Numérique en résonance, je suis Bliss, La Colline Verdoyante, enchanté. Pour me désactiver n’hésitez pas à faire un clic droit ! me fait, d’une voix synthétique, un caisson lumineux sur ma gauche, qui représente une colline verte, très verte, sous un ciel bleu, très bleu, qui changent légèrement d’allure quand je me déplace devant lui.

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Mais tu es le fond d’écran Windows ?!
– Bien sûr ! On ne t’a jamais dit que l’art est partout ?
– Oh que si, on me l’a dit…
– Eh bien il est aussi dans votre ordinateur, cher utilisateur. Ce fond d’écran si connu est une photo originale à la base. Elle a été retouchée pour les besoins de Windows, puis reprise et parodiée des dizaines de fois. Et moi, je suis le condensé de toutes ces…
– Alors, tu viens ? me lance Constantine, a l’autre bout de la salle.
– Ben, je suis en train de causer là, lui réponds-je.
Déjà ? Tu reprends vite du service !
– C’est que, celle-là est quand même très inté…
– Allez allez, viens ! répète-t-elle, sautillant d’impatience, presque comme si elle avait envie de faire pipi. TADAAA ! »

S’il y avait eu une didascalie de théâtre à cet instant, ce serait « long silence gêné ».

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« Quoi. C’est ÇA ?
– Ben voui !
– Tu me fais traverser tout Paris pour un paysage marin à deux balles ? Mais tu as pété un boulon ma pauvre 
– Regarde mieux ! »

J’ai beau regarder, je ne vois rien d’autre qu’un vieux tableau, une bonne vieille peinture à l’huile, une tempête en mer, avec un cadre moche et un antivol disgracieux. Je m’apprête à détourner mon chemin quand une voix féminine sévère me lance :

« BOUGE PAS !
– Pardon ?
– Ne bouge pas. Continue à me regarder, m’ordonne l’œuvre.
C’est quoi, c’est de l’hypnose ?
– Non. Attends. Bouge pas. Non, toujours pas. Et en forçant comme pour éjecter quelque chose, elle décompte : 3, 2, 1… »

Bziiii bziiii !

Je n’avais pas tout vu. Ce que prenais pour un antivol était en fait une imprimante, d’où sort un interminable ticket de caisse. Bziii bziii. Tiens, l’imprimante écrit une ligne de plus. Bziii bziiii. Et encore une.

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« C’est quoi ce ticket ?
– Bziiii bziiii. C’est mon prix, me répond l’œuvre sèchement mais posément
– Ton prix ?
– Oui. Et tu viens de me faire prendre trois euros de valeur. Bziiii bziii. Au temps pour moi, trois euros dix-sept centimes !
– Je pige pas là.
– Mais c’est la valeur de l’art, gros lard !
– Eh m’insulte pas !
– Pardon, je sais pas ce qu’il m’a pris. Bziii bziii. C’est mon titre, « La valeur de l’art ». Je suis une oeuvre de Laurent Mignonneau et Christa Sommerer.
Ce sont eux qui t’ont peint ? A quatre mains ?
– Ah non non pas du tout. Bziii bziii. Ils m’ont juste acheté à une brocante. A la base, je ne suis qu’une huile d’un certain Hansen. Bziii bziii. Eux m’ont retapée, encadrée, et surtout ils m’ont ajouté ça. Bziii bziiii. Tu viens encore de me faire prendre quatre euros quarante sept, merci !

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– Mais c’est quoi le délire ? Comment je te fais prendre des euros ?
– C’est très simple, me dit l’œuvre avec une certaine fierté. Là, juste sous mon cadre, bziii bziii, il y a un petit capteur. Il arrive à déterminer quand un visiteur s’arrête devant moi et pose son regard sur moi. Ah j’aime ça, J’AIME ÇA, qu’on me regarde ! J’en deviens riche ! crie-t-elle, avant de se reprendre : Pardon. L’appât du gain.
– Tu en deviens riche ? Tu veux dire que plus tu es regardée plus tu coûtes cher ?
– Exactement ! Bziiii bziiii ! Tu as compris mon essence. Le capteur est relié à la petite imprimante, juste en-dessous. Tu vois ce looooong ticket sous moi ?
–  Oui, je le vois.
– Eh bien, la première ligne correspond à ma mise a prix, au début de l’expo. Chaque fois qu’un spectateur me regarde dix secondes, je prends un euro ! C’est aussi simple que ça ! Bziii. Tiens, on essaie. Ne me regarde plus pendant un moment. »

Écoutant l’œuvre sans rechigner, je détourne mon regard. « Ben, qu’est-ce qu’il se passe ? me demande Constantine. Elle ne te dit rien ? Tu ne discutes pas ?
– Si si. C’est elle qui vient de me demander de ne plus la regarder.
– Elle est bien bonne celle-là ! »

Soudain, le bziiii bziii de la petite imprimante s’emballe. La voix de l’œuvre émet des gémissements de poussée. Elle imprime plusieurs lignes d’une traite. Puis, silence.

« Ca y est, j’ai fini ! Tu peux venir ! me dit-elle comme si elle venait de terminer ses besoins.
Viens, dis-je à Constantine, elle me demande de revenir vers elle.
– Approche, viens voir le ticket.
– Approchons, allons voir le ticket, répète-je tel un traducteur.
– Il y a quoi dessus ? me demande Constantine.
Le prix de l’œuvre. »

En effet. La petite imprimante vient de laisser sortir ces quelques lignes :

"Total Interaction Time :
 31,7s
 Added value :
 Euro 3,17
 Artwork lastest value :
 Euro 26.970"

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« – QUOI ?! s’écrie Constantine. C’est son prix ça ?
– C’est ton prix ça ? transmets-je à l’œuvre.
Oui messieurs-dames ! Et c’est un peu grâce à vous. Et encore ce n’est qu’un début ! L’exposition dure encore près d’un mois, j’ai bien le temps de prendre encore une petite dizaine de milliers d’euros. Bziiii bziiii. Allez, c’est reparti !
– Mais c’est atrocement cher !
– Je ne trouve pas non. 
– Quand même…
– Tu sais combien coûte un Jeff Koons ? Bziiii ! Un Soulages ? Bziiii ! Un Freud ?
– Euh… Je saurais pas dire exactement, mais cher. Je dirais….
– Ça se chiffre en DIZAINES de millions d’euros, ou de dollars. Bziii bziiii. Pour te donner une idée, le budget d’achat annuel du Centre Pompidou, c’est pas assez pour se payer UN Koons. En un an, Beaubourg pourrait se payer un quart de Koons. Bziiii bziiii. C’est pas pour rien qu’aucune collection publique n’a d’œuvre de Jeff Koons…
– Aucun ? C’est fou !
– Non, en fait, pour être exact, je crois bien qu’à Bordeaux, le Frac de la région Aquitaine en a UN. Une œuvre de jeunesse achetée dans les années 80. Bziii bziiii. Et tu sais pourquoi c’est aussi cher ?
– Parce c’est l’artiste le mieux coté du monde ?
– Et tu sais pourquoi c’est l’artiste le mieux coté du monde ? 
– Parce que ses œuvres se vendent bien et cher ?
– Parce que – bziii bziii – c’est l’artiste le plus coté du monde. C’est le serpent qui se mord la queue. Mais tu n’as pas une explication rationnelle à me donner sur POURQUOI ses œuvres sont aussi chères ?
– Ben euh, non, je vois pas.
– Ben voilà.
– …
– Bziii bziii.
– Voilà quoi ?
– Expliquer clairement la valeur d’un tableau, c’est impossible. Tu as des œuvres qui vont prendre des millions sans jamais sortir des réserves d’un collectionneur privé, simplement parce que leur artiste est coté. Bziii. Tu trouves ça normal ? Bziii.
– Euh, je…
– BIEN SÛR QUE NON C’EST PAS NORMAL ! Bziii bziii. Moi je dis NON monsieur ! Alors en me créant, Laurent et Christa ont cherché un moyen de rationaliser ma valeur. De me donner une valeur qui puisse être évaluée facilement par n’importe qui. 
– Et comment ?
– En basant mon prix sur quelque chose d’objectif ! Quand un prix se base sur le goût d’un critique, ou d’un collectionneur, tout ça est subjectif, et la cote d’un artiste peut s’effondrer si le critique suivant descend en flèche l’artiste en question. Bziii bziii.
– Et là du coup ils se sont basés sur quoi, tes artistes ? 
– Sur l’attention que vous me portez, vous les visiteurs. 
– C’est pour ça que le capteur est là ?

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– Voilà ! Bziii bzii ! Christa et Laurent ont défini un prix de base de moi, par rapport au prix qu’ils m’ont payé en brocante, au prix des composants qu’il a fallu rajouter, le capteur et l’imprimante, et à ce que coûte la main d’oeuvre qu’il a fallu pour tout assembler. Et ensuite, à partir de là, bziii bziii, mon prix grimpe d’un euro toutes les dix secondes que je suis regardé.
– Oui mais tout ça n’est qu’une expérience, ça n’aura pas d’incidence réelle !
– Bien sûr que si ! Ce sera mon vrai prix au final ! A la fin de l’exposition, je serai vendue à ce prix-là. Bziiii bziii. Et tu sais quoi ?
– Quoi ?
– Tu mériterais de faire partie des grands mécènes. Je ne sais pas depuis combien de temps on cause, là, mais tu m’as bien fait prendre une centaine d’euros. Bziii bziiii bziiii bziii ! »

Je regarde le ticket qui sort. J’ai effectivement fait prendre plusieurs dizaines d’euros à cette oeuvre, rien qu’en parlant avec elle du marché et de la valeur de l’art. Je me tourne vers Constantine : « Eh bah. J’en ai appris aujourd’hui.
– Tu vois ! Ca fait du bien de sortir un peu, non ?
– Et c’est quoi, notre prochaine expo ? »

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Une réflexion sur “Christa Sommerer & Laurent Mignonneau, « La Valeur de l’Art »

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