Diller Scofidio + Renfro, « Ballade pour une boîte de verre »

Saison 2, épisode 11

Paris, 26 octobre 2014

« Bzz… Wouip… Clic clic clic… Iiiiiii… Chhhhh… »

Comic Strip en boucle, ça commence à faire long. Depuis hier soir et ma visite à la Fondation Louis Vuitton, j’ai cet étrange bourdonnement dans mon oreille gauche, qui ressemble plus à un morceau électroacoustique expérimental qu’à un début de surdité. L’ORL que j’ai consulté, en fin de soirées aux urgences de l’hôpital Lariboisière, ne m’a rien trouvé. « Reposez-vous monsieur, c’est le plus important, qu’il m’a dit.
Mais ce son, c’est quand même…
– Monsieur, c’est scientifiquement impossible, ce que vous m’expliquez. Je crois surtout que c’est votre cerveau qui vous joue des tours, vous dis-je »

Voilà tout. Une fois de plus, c’est donc ma santé mentale qui est en cause.

Il me reste un recours : Duchamp. Le fameux esprit de l’art contemporain, matérialisé en un urinoir qui m’apparaît de temps en temps, là, il me serait bien utile pour saisir ce phénomène surnaturel. Et ça tombe bien, alors que je pensais à comment l’invoquer, en sortant de l’hôpital, un dealer de la Gare du Nord m’a arrêté :

« Je suis pas intéressé, lui ai-je répondu.
C’est pas pour la came que je viens te voir. T’as rendez-vous, demain 10h, fondation Cartier« .

Le mec repart et je lis « R. Mutt, 1917 » sur le dos de son blouson. C’était un émissaire de Duchamp. J’ai rendez-vous avec l’urinoir ce dimanche.

Avec l’urinoir, et avec Jeanne donc, faut croire. Quand j’arrive devant la fondation, celle qui m’a posé un lapin la veille au soir est là.

« Ah toi aussi ?
– Ouais.
– C’est Duchamp qui t’a…
– Ouais. »

Pas envie de discuter plus. Non seulement je n’entends pas la moitié de ce qui se passe autour de moi, mais en plus j’en veux à Jeanne de son lapin inopiné hier.

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A l’intérieur de l’un des grands blocs transparents de la Fondation Cartier, comme prévu, l’urinoir de Duchamp – que seule Jeanne et moi pouvons voir – est bien là. « Salut les jeunes ! » nous lance-t-il, assis sur une sorte de chaise longue à roulettes, sous une grande plaque apparemment électrisée, suspendue à seulement quelques centimètres du sol.

« C’est quoi, ça ? demande-je à celui qui nous a convoqués ici.
Un nouvel ami, un copain de catalogue, répond-il en ricanant. Prenez une chaise et venez vous étaler à côté de moi« .

Jeanne et moi nous exécutons, toujours sans nous dire un mot. Pour le rejoindre, il faut s’allonger sur la chaise longue et la faire rouler sous la grande plaque, comme des mécaniciens qui passent sous une voiture. Je me place à la droite de l’urinoir, Jeanne à sa gauche. Cette grande plaque noire, en fait, c’était un écran. Face vers le bas. Visible uniquement du dessous.

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« Gloub… Gloub… Gloub… fait l’œuvre.
Ah vous voyez ? dis-je. Là, j’ai un bruit de bulles, on dirait, dans l’oreille.
C’est bizarre, moi aussi, d’un coup, poursuit Jeanne, à qui je ne réponds pas.
Vous êtes cons ou vous êtes cons ? balance l’urinoir, avec son air dédaigneux que je connais si bien. Ça, c’est mon copain qui nous parle. Salut toi !
Bloub… Hey Fontaine ! Comment ca va vieux ? lui répond l’œuvre avec une voix qu’on croirait en train de faire des gargarismes, ou de parler sous l’eau.
On fait aller. Tu sais à mon âge, je ne fais plus grand chose. Je suis venu avec deux disciples. On va peut-être avoir besoin de ton aide.
– Des disciples ? m’insurge-je. Depuis quand sommes-nous tes disciples ? On n’est même pas artistes !
– Je vous ai appris à former votre technique, je suis votre maître en quelque sorte. Et de toute façon, ferme ta petite gueule de blanc bec, l’œuvre qui te surplombe va peut-être te soigner.
– Comment ça ? Vous êtes qui ? questionne-je en m’adressant directement à cet écran géant, du coup.
On m’appelle Ballade pour une boîte de verre. Je suis une oeuvre conçue par un studio d’architectes, Diller Scofidio + Renfro, qui font autant des bâtiments que des installations dans des lieux déjà existants. Et j’ai été conçu in situ.
– Ah ! Je sais ce que ça veut dire, c’est que sans le bâtiment dans lequel tu es exposé, tu n’aurais pas la même allure.
– Tu as bien retenu la leçon malgré ton oreille bouchée, bien vu, balance l’urinoir de Duchamp.
– Une oreille bouchée ? demande l’oeuvre. Bouchée comment ?
– Bouchée par l’art, répond l’urinoir. Une déflagration artistique trop puissante. C’est pour ça qu’on va avoir besoin de toi.
– Tu me connais bien Fontaine, tu sais que c’est mon domaine de spécialité, hé hé…
– Bouché par l’art ? Qu’est-ce que ça veut dire, ça, bouché par l’art ?
– Quoi ça ne t’est jamais arrivé ? me demande Jeanne.
– Toi, on t’a rien demandé, lui réponds-je sèchement, toujours froissé.
– Mais, hé, il se passe quoi là ? C’est pas le moment de vous fâcher, il va falloir vous entr’aider.
– QUOI ? Pourquoi ? Je veux pas compter sur quelqu’un qui n’est pas fiable.
– Oh, arrête tes gamineries ! me lance Jeanne. Si je suis pas venue hier soir, c’est que j’avais mes raisons. Point. Dossier clos.
– Alors maintenant, vous m’écoutez vous deux. Toi, si t’as du Pierre Henry dans les oreilles, c’est parce que tu t’es pris un souffle artistique trop fort hier, avec la fondation Vuitton. Ca arrive quand on est confronté à une oeuvre trop puissante.
– Ouais, moi ça m’était arrivé après un spectacle de Jan Fabre, ajoute Jeanne. J’entendais plus rien. Et je voyais plus rien non plus d’ailleurs.
– Donc, tu as deux remèdes. Soit écouter une symphonie de Pierre Boulez…
– NON ! m’écrie-je. Tout mais pas ça !
– Soit, donc, un traitement au sérum artistique.
– Sérum artistique ? Mais c’est quoi ces conneries ?
– Pour faire simple, il faut que tu te nettoies les oreilles avec de l’eau d’une oeuvre d’art.
– Et c’est là que j’interviens, gloub, gloub ! s’exclame l’oeuvre monumentale sous laquelle nous nous trouvons. Ca n’a pas l’air comme ça, mais je suis composée d’eau.
– Mais, tu es un écran… comment… ?
– Regarde mon image, regarde-la bien. Tu ne vois pas que ça a l’air d’un flottement dans l’eau ? Là, vous êtes dans la situation où vous êtes immergés dans l’eau.
– Comme si. Parce qu’on n’est pas dans l’eau, là.
– Que tu crois ! C’est quoi, que tu vois à l’image ?
– On dirait un dallage, des carreaux… avec de la lumière ».

"Regarde mon image, regarde-la bien"

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Tout à coup, la surface aqueuse s’agite d’un coup d’un seul, alors que partout autour de nous résonne un bruit de choc profond, suivi de nappes sonores, comme si un missile venait de heurter la surface de la mer et que nous étions des dauphins — comme c’est poétique.

« C’était quoi ça ? m’écrie-je.
C’était moi, gloub. Enfin, nous, gloub. Va voir dans la pièce d’à-côté, tu comprendras mieux, me dit l’oeuvre.
– Et mon oreille ?
– On s’en occupe après, me répond l’urinoir. Fais ce que te dit Ballade pour une boîte de verre, va à côté, nous on reste ici ».

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Ok, très bien, j’ai compris. Je vais voir ailleurs s’ils y sont. Surtout que, dans la pièce à côté, rien. Sauf un seau d’eau posé là. Si c’est ça qu’il faut aller voir… Je m’approche du seau aussi rouge qu’un camion de pompiers quand tout à coup, il se met à filer.

« Désolé ! J’ai pas le temps j’ai pas le temps ! me dit-il d’une petite voix aiguë et pressée.
Pas le temps de quoi ?
– De rester là à papoter avec toi. J’aimerais beaucoup, mais faut que j’aille choper la prochaine ! me dit-il en s’éloignant de moi, comme par magie.
La prochaine ?
– La prochaine goutte d’eau ! Tu ne vois pas que ça fuit de partout ?
– Ca fuit ? Mais comment peut-on laisser tant de fuites dans un bâtiment comme celui-ci ?
– Non mais ce sont des fuites artificielles, faut pas déconner non plus, me dit ce drôle de seau, plus posément. Puis filant comme une trombe : Il y a douze fuites réparties sur tout le plafond, et moi je suis programmé pour ne pas en louper une seule.
– Pourquoi ?
– Approche, tu vas comprendre ».

"J'ai pas le temps, faut pas que j'en loupe une !"

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Je m’approche doucement du seau, quand il repart comme une furie.
« Raté ! s’amuse-t-il. Magne-toi, je peux pas attendre. Pas là… POUSSE-TOI ! Tu me barres la route ! Là ! Ici ! Qu’est-ce que tu vois dans moi ?
– Euh… C’est une caméra ? Une GoPro ?
– Oui.
– Et… un micro, avec ?
– Aussi. Regarde au-dessus maintenant ».

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Je lève les yeux et reconnais immédiatement le plafond. C’était ça, qu’on voyait à travers une couche flottante, là-bas, sur le grand écran sous lequel nous étions allongés.

« Alors c’est ta caméra qui envoie les images sur le grand écran ?
– Exact ! Et vu comme tu es penché vers moi, hé hé, tes copains là-bas ne doivent pas louper une miette de ta tête d’ahuri qui… ATTENTION POUSSE-TOI ! »

J’ai à peine le temps de m’écarter qu’une goutte d’eau tombe dans le seau, provoquant à nouveau un bruit de choc, comme celui entendu tout à l’heure.

« Alors tout est en direct ici ? L’image, le son, tout vient de toi ?
– C’est ça ; et la bande-son aussi. Diller Scofidio + Renfro ont fait appel à des musiciens, David Lang et Jody Elf, pour créer un programme qui transforme le son en gouttes de musique.
– Mais dans quel but ?
– C’est un hommage. Mon pote l’écran, à côté, et moi, on est là pour mettre en valeur le bâtiment de Jean Nouvel, qu’il a construit il y a vingt ans tout pile. Ici, le bâtiment transpire, d’où les fuites. A côté, il chante, il crée de l’image. On est là pour l’aider, nous, mais le vrai héros, c’est le bâtiment. Et puis tiens, regarde là, autour de toi ».

Autour de moi, rien, d’autre, sinon les vitres, habituellement si transparentes, du bâtiment. Mais elles sont devenues opaques. Totalement opaques. Et, quelques secondes à peine, elles redeviennent transparentes.

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« C’est magique ! m’exclame-je intérieurement. J’adore !
– C’est le bâtiment qui est vivant ! Il respire ! Accessoirement c’est un filtre high-tech qui est apposé sur les vitres. Il devient opaque quand il est alimenté en électricité. Mais métaphoriquement, le bâtiment est en vie. Et nous sommes là pour le mettre en valeur, m’explique le petit seau décidément très sympathique, qui continue à se déplacer tandis que je le suis.
C’est fou. On y croirait presque.
– Mais IL FAUT y croire ! C’est comme au théâtre, c’est la magie de l’art ».

Je reviens auprès du grand écran, de l’urinoir et de Jeanne. Avec cette bande-son, j’en avais presque oublié les drôles de sons que j’ai dans l’oreille. Il faut vraiment que je m’en débarrasse.

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« Alors, gloub ? me demande l’écran géant.
Alors j’ai tout compris de ta relation avec le petit seau et tout le bâtiment.
– Ha ha, on dirait que tu parles d’un ménage à trois, s’amuse la Fontaine de Duchamp. Il t’a parlé du White cube ?
– Non. Mais le bâtiment de Vuitton m’en a parlé hier.
– Eh bien, gloub, ici c’est l’un des premiers grands lieux culturels à avoir complètement envoyé balader la théorie du White cube. Avec ce bloc transparent, Nouvel a pas mal fait bouger les lignes de la muséographie. C’est aussi pour ça, le jeu sur les vitres qui redeviennent opaque. Encore un hommage.
– C’est fascinant. Vraiment, dis-je. Mais ca ne me dit pas quoi faire de mes oreilles !
– Gloub. Il faut que tu te rinces l’oreille avec de l’eau d’une oeuvre d’art, Fontaine t’a dit.
– Tu veux dire que…
– Oui, répond Jeanne. Il faut que tu ailles intercepter une goutte. Tu vas voir, l’effet est immédiat.
– Jeanne va t’aider, poursuit l’urinoir, toujours tranquillement posé. Elle va guetter l’écran, et quand tu seras parfaitement en place, elle fera vibrer ton portable.
– Bah tiens, ça fait longtemps qu’elle l’a pas fait vibrer, réponds-je.
– Mets-y un peu de bonne volonté ! me lance Jeanne.
– Mh. Soit »


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« Tu es de retour ? Tu veux quoi ?
– Euh… Comment dire… C’est pas facile à expliquer, dis-je au seau en m’approchant à nouveau.
Ben vas-y, parle !
– C’est que, tu ne comprendrais pas, poursuis-je en plaçant ma tête au dessus du seau.
Oh tu sais, je suis très compréhensif. Je suis une oeuvre d’art. Tant que tu ne m’empêches pas de faire mon job…
– Justement… poursuis-je lentement en attendant le feu vert de Jeanne. Pourvu que le téléphone sonne vite, je ne pourrai pas rester longtemps comme ça sans me faire repérer, penché sur le seau, à le suivre, mon portable à la main.
– Comment ça justement ? » demande le seau en s’arrêtant net.

Mon téléphone sonne à ce moment précis : c’est un SMS de Jeanne. « Bouge plus. Incline ton oreille. Et prépare-toi à courir. On t’attend dehors ».

« Justement il faut que j’intercepte une de tes gouttes !
– QUOI ? NON ! SÉCURITÉ ! SÉCURITÉ ! »

Trop tard : la goutte d’eau s’est décrochée du plafond et a atterri droit dans mon oreille. L’habituel bruit profond n’a pas retenti. Pendant une fraction de seconde, le temps semble s’être suspendu, l’installation a l’air d’être en panne. Ce n’est qu’une illusion, il n’y a que le seau et moi qui nous en rendons compte.

« SÉCURITÉ ! »

L’alarme s’enclenche et deux gardiens font le tour du guichet pour voir ce qu’il se passe. Et moi, j’ai déjà détalé hors de la salle, hors de la fondation, hors du jardin. Et mes bruits dans l’oreille ont cessé.

De la rue, nous voyons à travers les vitres transparentes les deux gardiens s’approcher du seau, l’ausculter rapidement, puis hausser les épaules. En quelques secondes, les vitres sont opaques. Nous sommes tranquilles.

« Et Duchamp ? demande-je à Jeanne.
Volatilisé, répond-elle.
Comme d’habitude, quoi.
– Bon, faut que je te parle« .

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