Ellsworth Kelly, ‘Dark Blue Panel’

Episode 2

Paris, Centre Pompidou, 18 octobre 2012

« Ouais… Pas de problème, je te rappelle quand j’ai terminé… Je te laisse, je…. Oui oui, bien sûr, j’y pense… Mon contact est arrivé, je dois y aller, dis-je en raccrochant.
C’était ton chef ? me demande Jeanne, visiblement un peu plus ponctuelle que moi.
Oui. Il a du mal avec le fait que je sache pas lui dire quelle œuvre je vais chroniquer, mais il me fait confiance. Enfin, j’espère.
– Alors, à qui tu as fini par les vendre, tes interviews ?
– Art d’Aujourd’hui.
– Ah tiens, connais pas.
– Moi non plus« , réponds-je en haussant les épaules. L’essentiel, c’est que j’ai réussi à vendre ce foutu reportage à une rédaction, et à leur faire gober que j’avais sous la main un spécialiste de l’art contemporain hors du commun. Ce qui n’est pas complètement faux. Simplement, le spécialiste en question, c’est une œuvre.

(crédit photo - académie de Rouen)
(crédit photo – académie de Rouen)

« On voit qui alors ? demande-je à Jeanne.
– Tiens, un mec avec une capuche m’a donné ça pour toi, ce doit être le nom de l’œuvre« , se contente-t-elle de me répondre, en me tendant une petite enveloppe en papier kraft, juste assez pour contenir un petit carnet de notes. C’est gentil, me dis-je, de me fournir le carnet. Mais j’avais déjà prévu, de toute façon.

Le carnet est vide, à l’exception de la première page : « Dark Blue Panel », Ellsworth Kelly, puis-je y lire. Et en dessous, « deuxième salle à droite« .

C’est donc armé pour la première fois d’un carnet et d’un stylo, et Jeanne à mes côtés (pour la première fois aussi), que je me retrouve dans cette salle où les tableaux abstraits – minimalistes, carrément, sont rois. Oh non, je ne vais pas vous rater, les Oeuvres. Pas question que je loupe la moindre bribe de nos discussions. Je vais mener un travail d’archiviste, tout noter, tout enregistrer.

Je n’ai pas le temps de finir mon tour de cette salle que j’entends un bâillement qui semble déchirer le silence d’un musée un dimanche après-midi, ce silence à la fois pesant et apaisant. Je me retourne. Personne. On bâille à nouveau. Je tends l’oreille : c’est un tableau qui a bâillé.

Et pas n’importe lequel : voici mon client. « Dark Blue Panel« , himself. Une immense toile bleue, et rectangulaire.

"Dark Blue Panel", Ellsworth Kelly (photo : doc. photographique du MNAM/RMN)
« Dark Blue Panel », Ellsworth Kelly (photo : doc. photographique du MNAM/RMN)

« … Attends… rectangulaire, vraiment ?
– (Baîlle)
Il va falloir que tu m’expliques.
– Mmh ?
– Ta forme.
– Quoi, ma forme ?
– Tu es quoi ? Un carré ? Un rectangle ? Avec des angles droits ? Ou rien de tout ça ?
– Laisse-moi, me répond l’oeuvre en soupirant. Je me coltine un deltaplane orange fluo sur le mur d’en face depuis ce nouvel accrochage, il y a trois semaines. J’ai le châssis en vrac, pas franchement envie d’épiloguer sur mes angles droits ».

Alors ça, c’est une première. Ca va faire bientôt treize ans que je discute avec des oeuvres. J’en ai vu qui n’étaient pas franchement aimables ; d’autres vulgaires, voire grossières, certaines encore qui n’avaient rien de franchement intéressant à raconter. Mais une oeuvre qui refuse de discuter, jamais vu ça. Un tour sur moi-même me donne à voir le fameux deltaplane. C’est une autre toile, du même artiste, en fait. Triangulaire, celle-ci. Jaune d’un côté, rouge orangée. Je comprends bien la détresse de ce Dark Blue Panel, qui doit faire face à ce truc criard.

"Yellow-red curve", un autre tableau de Ellsworth Kelly
« Yellow-red curve », un autre tableau de Ellsworth Kelly

« – Alors ? m’interpelle Jeanne.
Il ne veut pas me parler, lui réponds-je en chuchotant.
– Quoi ?
– Muet. Il ne me dit rien d’autre que de m’en aller, en gros.
– C’est un coup de la Fontaine, c’est sûr. Il ne t’a pas envoyé par hasard sur une œuvre récalcitrante. Ça, ça veut dire un truc, me dit-elle.
Quoi donc ?
– Au charbon ! Tu fais comme tu veux, mais il faut que tu le fasses parler.
– L’impression d’entendre un Duchamp parler, parfois, j’te jure« , dis-je dans un soupir, en retournant vers l’œuvre.

L’oeuvre, bleue et muette, me regarde en chien de faïence. Elle n’a pas d’yeux, mais elle me regarde, c’est certain. Et elle soupire, une fois, deux fois, avant de crier :

« Mais va-t’en ! Ca ne sert à rien d’attendre, je ne te dirai rien.
– Non. Je vais rester. Jusqu’à la fermeture du musée, je suis là. Ou jusqu’à ce que tu daignes parler.
– Et pourquoi veux-tu me faire parler à tout prix ?
– C’est une mission qui m’a été confiée.
– Une mission ? Confiée ? Mais par qui ?
– Ca ne te regarde pas.
– Alors je ne parlerai pas.
– Tu es borné, un peu.
– Haha, je ne suis pas un monochrome pour rien, me rétorque-t-il. J’ai les idées fixes. Aussi fixes que mon châssis.
– C’est une autre oeuvre qui m’a demandé de venir te faire parler.
– Laquelle ?
– La Fontaine, de Marcel Duchamp.
– Encore ?!
– Quoi ?
– A croire que c’est un passage obligé, c’est fou ça. A chaque fois qu’un gus vient me dire deux mots, il a été envoyé par la Fontaine. On est trois dans ce musée à se faire harceler. Moi, un Matisse et un Kandinsky. Sur les bons conseils de ce Duchamp.
– Je… je savais pas, désolé.
– Tu pouvais pas savoir. Il se régale du fait que nous soyons de piètres clients, quand il faut causer avec les visiteurs. Alors, tu veux savoir quoi ? me demande le tableau. Je peux te faire le pitch : je suis Dark Blue Panel, une oeuvre d’art abstrait réalisée en 1985 par Ellsworth Kelly, un peintre américain né en 1923 et toujours vivant. J’ai été acheté par le Musée national d’art moderne l’année où j’ai été peint. Je suis exposé dans cette salle consacrée au minimalisme de l’art abstrait, et je suis parfaitement représentative de l’ensemble de l’oeuvre de Kelly. Voilà voilà« .

Pas un bruit, dans la salle. (Photo moirahmidwestinphotos.blogspot.com)
Pas un bruit, dans la salle. (Photo moirahmidwestinphotos.blogspot.com)

Un grand silence envahit la salle d’exposition après cette tirade, grave et ininterrompue, de l’oeuvre bleu marine. Dans le fond, Jeanne a ôté ses lunettes et se frotte la tête, assomée par la quantité d’informations qui viennent de lui parvenir.

« C’est tout ? demande-je à l’oeuvre
Comment ça, c’est tout ?
– Si on peut vous parler, nous, les humains, c’est pour en savoir plus que ce que nous dit un bête audioguide. Et là…
– Oui, c’est un texte appris par coeur. Et alors ?
– Et ça ne répond pas à mes questions.
– C’est quoi, tes questions ?
– Tu es rectangulaire, ou pas ? C’est une illusion d’optique qui donnne l’impression que tes coins sont pincés ?
– Ce n’est pas la question.
– Mais si, c’est ma question.
– Je veux dire, ce n’est pas celle que tu devrais te poser. Je peux te répondre si tu veux, non, je ne suis pas un rectangle, mon châssis est effectivement légèrement recourbé. Voilà.
– Euh. Merci, réponds-je sans conviction.
– Et ça t’avance à quoi ?
– A vrai dire, là, je ne sais pas vraiment.
– Exact. Car tu n’as pas posé la bonne question. La bonne question, c’est que suis-je ?
– De la métaphysique, maintenant ?
– Ooooh non jeune homme, me répond l’oeuvre de sa voix grave. Il n’y a rien de plus matériel. Tiens, c’est moi qui vais poser les questions, m’interpelle le Dark Bleu Panel. Qu’est-ce que tu vois devant toi ?
– Ben, toi.
– Et plus précisément ?
– Euh… un rectangle légèrement recourbé, un peu comme un miroir concave, peint uniformément en bleu foncé.
– C’est pas vraiment ce que je voulais entendre. Tu es où, là ?
– Au musée ! réponds-je, commençant à être agacé.
– Et tu as quoi devant toi ?
– UN TABLEAU, bordel ! Un putain de tableau qui joue au plus malin, ça commence à bien faire !
– Ah, voilà que ça devient intéressant, dit le tableau en ricanant, et en abandonnant – pour la première fois – son ton monocorde.
– Pardon ?
– Et si je te disais que je ne suis pas un tableau ?
– Mais tu es un tableau ! Un truc avec un châssis, et une toile peinte, j’appelle ça un tableau.
– C’est là que tu te trompes. Tu es trompé par tes yeux et par ta culture artistique. Tant pis pour toi. Allez, va-t’en, je me rendors« .

Et l’oeuvre se remet à ronfler. Je me retourne vers Jeanne, qui hausse les épaules, incrédule.

« Eh mais non ! N’arrête pas là-dessus ! C’est maintenant que tu devenais intéressant.
– Merci pour tout ce que j’ai dit avant, rétorque la toile.
Euh, mais c’est pas ce que je voulais dire.
– Je plaisante. D’ailleurs, je ne me suis pas vraiment remis à dormir, je savais que tu reviendrais à la charge. Mais on peut avoir de l’humour hein quand on est une oeuvre d’art. Et quand on est un monochrome bleu foncé sans s’appeler Klein, c’est même plutôt souhaitable.
– Alors donc ?! Tu es quoi, tableau ou sculpture ?

Ellsworth Kelly, "Fenêtre"
Ellsworth Kelly, « Fenêtre »

– Ni vraiment l’un, ni vraiment l’autre. Toute l’astuce est là. Ellsworth a décidé d’arrêter la peinture « de chevalet », comme il disait, quand il est arrivé à Paris en 1948. Il voulait présenter des objets, et plus des tableaux. Du coup, en 1949, il expose « Fenêtre ».
– Une fenêtre ?
– Pas exactement. Une sculpture représentant une fenêtre, mais constituée de deux toiles et d’un cadre de bois. C’étaient les toiles et les châssis eux-mêmes qui ont créé l’objet, tu vois ?
– J’ai un peu de mal à saisir, mais je vois plus ou moins…
– En fait, pour faire simple, disons, ce sont des sculptures faites à partir de toiles. Ma particularité à moi, c’est que je suis fait d’une seule toile. D’où le fait qu’on me confonde d’autant plus facilement avec une toile. Alors que je suis bel et bien un objet.
– C’est pas simple, quand même.
– Ah mais c’est pas fait pour être simple, hein ! Je suis de l’art abstrait, si c’était facile à aborder, ça se saurait.
– Mais donc tu es bien une sculpture ?
– Je suis un hybride. D’ailleurs, j’ai un cousin qui lui est une sculpture pure et dure. Nous avons la même forme, mais pas le même matériau. Ellsworth a créé « Curve XXXII », qui est exposé à New York, au « Met ».
– Le Met ?
– Le Metropolitan Museum of Art. On dit « Met », ça va plus vite.
– Et ?
– Et c’est une oeuvre qui a strictement la même forme que moi, mais qui est un panneau d’acier reposant sur une base. Une vraie sculpture. Moi, je suis accroché au mur, je suis peint, j’ai tout d’une toile comme les autres, et pourtant j’ai aussi les traits d’une sculpture. Et la robustesse. Je suis bleu foncé pour me donner un air bien solide ».

"Curve XXXII", le cousin de "Dark Blue Panel"
« Curve XXXII », le cousin de « Dark Blue Panel »

Pendant que l’oeuvre me parle, je note tout sur mon petit carnet. Pour un tableau qui ne voulait pas dire un mot, je le trouve bien bavard. Il parle à toute berzingue, je joue au sténo-dactylo. En haut de ma page, je note « Interview d’une oeuvre ». Et l’oeuvre continue à parler, à parler. Elle parle de son héritage, des artistes qui ont dissocié la toile et le châssis, de Buren, de Claude Viallat, de trucs auxquels je ne comprends rien mais que je note quand même. Je décrypterai tout après, là, il ne faut rien louper.

Qu’est-ce qu’elle cause, cette oeuvre, finalement. Mon stylo reste en l’air un instant, avant de raturer mon titre et d’inscrire à la place « Bav(art)dages ».

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6 commentaires Ajouter un commentaire

  1. finger dit :

    Je me demande si certaines personnes censé parler d’art serait pas mieux dans l’art du comique car ce texte n’est pas con à ce point!il faut donc se résoudre à ne pas les lire quite à ne rien savoir sur ce peintre ou sur un autre d’ailleurs…celui-ci est peut-être décédé à la suite de la lecture de cet éditorial?ce qui est sûr, c’est qu’il en faut peu pour faire un monde!l’abstrait aussi concret qu’il soit ne laisse personne indifférent!

    J'aime

    1. Bonjour Finger,
      Merci pour votre commentaire, qui tient lui-même de l’œuvre d’art abstrait tant il est abscons. Il me semble avoir perçu que votre message était négatif, toutefois ce n’est, je suppose, qu’une interprétation parmi d’autres.

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