Yoko Ono, « Painting to shaking hands »

Bav{art]dage numéro 65

Lyon, Musée d’Art contemporain, 26 mars 2016.

Une œuvre d’art m’a tendu la main.

Littéralement.

Ça s’est passé à mon arrivée au troisième étage du Musée d’Art contemporain de Lyon, où était donnée une exposition de Yoko Ono. Et m’y voici sur les conseils de la farandole de poubelles vue quelques jours plus tôt au Centre Pompidou. Pourquoi m’a-t-elle fait venir ici ? Aucune idée.

Face à moi, une toile, un monochrome. Et au milieu de ce monochrome, un trou béant. Comme si Lucio Fontana s’était raté en essayant de faire l’une de ses fentes bien appliquées au milieu de l’une de ses toiles.
« Bonjour, me fait une petite voix féminine sortant du trou.

– Bonjour, réponds-je sans trop parvenir à cerner l’œuvre.

– Approche-toi. N’aie pas peur de l’art. L’art de Yoko te veut du bien ».


Et allez. Encore une œuvre illuminée. Malgré tout, je fais quelques pas en avant en tentant de comprendre à qui – à quoi – j’ai affaire.
« Tu es quoi exactement ? demande-je au tableau. Une peinture, une sculpture, une installation ?

– Une performance, me répond l’œuvre.

– Comment ça ? »
En guise de réponse, une main gantée de blanc surgit du trou et me fait signe d’approcher.


« Bonjour ! C’est moi, Painting to shaking hands, une œuvre que Yoko a réalisé pour la première fois en 1962 ! me fait la toile – ou la main, ou la voix derrière, je ne sais plus trop, du coup.

– Euh, on s’est déjà dit bonjour non ?

– Oui. Mais tu sais, je suis une performance, je n’existe vraiment que lorsque je suis active. Ce à quoi tu as dit bonjour tout à l’heure, c’était une coquille vide. Maintenant que la main est là, prête à serrer la tienne, je suis enfin presque une œuvre à part entière !

– Presque ?

– Oui, presque. Je ne serai totalement active que quand la main entrera en action. Quand le contact avec le spectateur sera établi.

– C’est-à-dire ?

– Quand tu viendras me serrer la main.

– Sérieusement ?

– Allez, pas de chichis ! me fait la petite voix. Viens me serrer la pince !

– Mais mais… À qui appartient cette main ?

– Qu’importe ? Si tu veux tout savoir, c’est un performeur payé par le musée. Mais concrètement, que ce soit la main d’un comédien, d’une danseuse, ou de Yoko elle-même, on s’en fout. Ce qui compte, ce n’est pas la personne qui interprète, c’est l’action qui est réalisée. C’est l’œuvre qui compte, pas l’acteur !

– Pas faux… remarque-je en tendant la main et en l’approchant doucement du tableau.

– Tu sais, de toute sa Carriere, Yoko n’a réalisé presque aucune œuvre d’art, tout ce qu’elle a fait n’est que performance et concept. C’est l’une des pionnières de l’art conceptuel. Dans ses premières expositions, il n’y avait pas d’oeuvres, ou alors ce n’était pas elle qui les réalisait. Elle, elle imaginait des « instructions », comme des règles du jeu pour créer une œuvre d’art. Pour elle, une œuvre devient de l’art à partir du moment où quelqu’un d’autre la réalise.

– C’est pas un peu feignant ?

– Tu peux voir les choses comme ça oui… Mais ce que veut Yoko, c’est plutôt montrer que l’art n’est pas réservé à des savants qui font des longues études aux Beaux-Arts ou en muséologie. Elle veut montrer que l’art, c’est pour tous.

– Ça, je ne peux qu’approuver.

– Allez, viens, donne la main à une œuvre d’art. Ca ne t’arrivera pas souvent… »
Je tends à mon tour la main. Le gant blanc s’empare de ma paume autour de laquelle il plie ses cinq doigts. Par réflexe, je plie les miens. Ma main et celle du tableau sont accrochées le temps d’un instant, le temps de faire un mouvement vertical d’aller-retour, ferme mais pas trop, légèrement crispé. Une poignée de main franche… Entre une œuvre d’art et moi.


À quoi m’attendais-je ? Peut-être à sentir un courant électrique, un flux surnaturel circuler pendant ces deux secondes, entre cette main, celle du tableau, et la mienne. Une pulsation qui m’aurait donné à voir, en un clin d’œil, toute la substantifique moelle de l’art conceptuel, qui m’aurait donné à percer les secrets de l’œuvre et de toutes les œuvres de Yoko Ono, qui m’aurait fait comprendre en un éclair saisir tout ce que je n’avais jamais compris dans l’art contemporain. Je m’attendais peut-être à me retrouver embarqué, comme ça m’était arrivé une fois, enfant, dans une vision psychédélique et surréaliste, me plongeant pour de bon dans un univers fait d’œuvre sur d’art.

En fait, non, rien de tout cela. Je n’ai rien senti d’autre que la légère pression de la main du performeur – pardon, de l’œuvre d’art.
« C’est tout ? demande-je à l’œuvre sitôt qu’elle m’a lâché la main.

– Oui. À quoi t’attendais-tu ?

– Je ne sais pas… A quelque chose de moins… Enfin de plus… De plus artistique, tu vois ?

– Mais tu sais, ce qui est artistique en moi, c’est justement que je n’ai pas tant que ça l’air d’une œuvre d’art.

– Je ne comprends pas, là.

– Tu connais Fluxus ?

– Non ! C’est qui ?

– Ce n’est pas une personne, c’est un mouvement artistique… Enfin, pas vraiment.

– C’est un mouvement artistique ou c’est pas un mouvement artistique ?

– Eh bien, au sens où ça désigne des artistes qui se connaissaient et qui ont travaillé ensemble sur des œuvres dont la visée était assez proche, oui, c’est un mouvement. Mais on ne peut pas parler d’un mouvement comme le cubisme ou le surréalisme, parce qu’il n’y a pas eu de véritable texte fondateur ni de théorisation.

– Il n’y a pas de « Manifeste Fluxus », c’est ce que tu veux dire ?

– Voilà, pas à proprement parler.

– Et donc, quel rapport avec toi ?

– Eh bien, figure-toi que Yoko fait partie des premiers artistes à avoir participé à Fluxus.

– Et en quoi ça consistait, exactement ? A serrer les mains des gens à travers des œuvres d’art ? dis-je, sarcastique.

– Plus ou moins. La raison d’être de Fluxus, c’est de rapprocher l’art de la vie. De faire de l’art à partir de choses de la vie quotidienne. De montrer que tout, dans le monde, tout peut être art si on le veut. Et surtout, de montrer que l’art n’a de vraie valeur que quand il communique pour de bon avec son public, quand le spectateur à un vrai rôle à jouer, comme…

– Comme quand je t’ai serré la main.

– Oui ! Les artistes Fluxus ont conçu des jeux artistiques, des performances réalisables par n’importe qui… Ou des œuvres qui sont de simples phrases qui s’amusent justement sur la notion d’œuvre et d’artiste, comme Ben.

– Ah mais oui ! Ben ! Les phrases à la peinture blanche sur les agendas !


– C’est ça. Enfin, il fait des toiles aussi. Eh bien tu vois, cette poignée de main que nous avons eue, toi humain et moi œuvre, était une des façons de rapprocher l’artiste, c’est-à-dire l’art, et le visiteur, c’est-à-dire la vraie vie.

– C’est vrai.

– Voilà ce qu’il s’est passé exactement. Quand nous nous sommes serrés la main, tu es devenu une partie d’une œuvre d’art pendant deux secondes, et moi je me suis immiscé dans quelque chose de réel, c’est bien ça ?

– Oui, ça doit être quelque chose comme ça.

– Et qu’est-ce que tu as ressenti ?

– Rien.

– Du tout ?

– Non, rien du tout.

– Même pas une pression ?

– Bah, si, forcément. Mais rien de différent de quand je serre la main à un autre être humain.

– Eh bien voilà. That’s the point. Interagir avec une œuvre d’art, ça n’a pas grand chose de différent de quand tu interagis avec d’autres humains. C’est cela que montre Fluxus. C’est cela que je montre, moi.

– Et il suffit d’accepter de te tendre la main pour le comprendre…

– Oui… Ce n’est pas forcément facile. Il faut oser toucher une œuvre d’art. D’habitude, c’est quelque chose d’interdit. Pas chez Yoko, pas chez Fluxus. Il faut nous expérimenter, pour échanger avec nous.

– Et moi, qui parle avec toi ? Et avec des tas d’autres œuvres ?

– Euh… Eh bien… Toi, ce n’est pas exactement pareil. Tu as une faculté que les autres n’ont pas. Mais en tout cas, une œuvre d’art qui serait capable de parler avec tout le monde, je veux bien croire que ce serait carrément Fluxus ! »

Pendant que nous taillions le bout de gras, l’œuvre et moi, une petite fille d’attente s’est constituée derrière moi. « Eh monsieur ! Monsieur ! On attend là ! L’œuvre n’est activée que deux heures par semaine ! »

Je regarde la file, les gens me regardent. Je regarde l’œuvre, et j’ai comme l’impression que cette toile, qui n’a qu’un trou et une main, me regarde aussi. Je la regarde, elle me regardent, ils me regardent, je les regarde – d’un œil agacé. J’aurais pu en faire un épisode de Bref.

« Bon bah, je m’en vais. Je serais bien resté causer Fluxus, mais tu as d’autres mains à serrer.

– Oh, je ne m’en fais pas pour toi. Ici, il y a tout un tas d’œuvres qui te parleront Fluxus sans aucun problème !

– Merci l’ami. Enfin, l’œuvre.

– Ha ha. Tu peux dire l’ami. C’est so Fluxus ! Allez, tope-là ! »

Et on s’est quittés sur un check.

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3 Comments

  1. Ah au moins j’ai compris le mouvement Fluxus (bon j’avoue j’avais jamais vraiment cherché…) !
    Par contre j’ai du mal avec le fait de dire que l’art conceptuel n’est pas fait que pour les connaisseurs. Oui pas forcément, mais ça me gêne sans que je sache trop l’expliquer.
    Je suis contre le fait de dire : c’est trop facile donc ce n’est pas de l’art mais parfois je le pense quand même…suis-je la seule?
    Bref j’imagine que cet article n’avait pas pour but de lancer le débat, mais disons plutôt que je m’interroge 🙂

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    1. J’ai tendance à croire que du moment qu’un texte parle d’art, il peut soulever le débat ! 🙂
      À mon sens, c’est tout le paradoxe de l’art conceptuel : en soi le concept de beaucoup d’oeuvres conceptuelles est assez facile à saisir, mais comme il rejette toute notion plastique, il se ferme de lui-même au grand public… Enfin, peut-être que je suis à côté de la plaque, ce n’est que mon interprétation de non-expert !

      Merci en tout cas pour votre commentaire, et merci de suivre Bav{art]dages !

      J'aime

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