Abraham Cruzvillegas, « Empty Lot »

Cet épisode est le premier d’une mini-série qui se déroule à Londres, dans la Tate Modern… en pleine nuit !

Bav{art]dage numéro 66

Londres, Tate Modern, 3 avril 2016, 22h

Mais… Mais qu’est-ce qui m’a pris ?

Il est 22h heure locale, la Tate Modern de Londres vient de fermer. Et je suis à l’intérieur. On ne m’a pas oublié, je me suis laissé enfermer, caché sous l’immense installation d’Abraham Cruzvillegas qui trône dans la tout aussi immense Salle des Turbines, qui fait office de hall d’accueil autant que de lieu d’exposition monumental. C’est là qu’Olafur Eliasson avait casé son soleil artificiel il y a une dizaine d’années.

L’installation de Cruzvillegas ressemble à un immense jardin partagé, perché de hauts pilotis, composé de parcelles triangulaires qui, les unes à côté des autres, forment un immense losange de part et d’autre de la passerelle centrale. Je n’y comprends pas grand chose – c’est juste un jardin, il n’y a vraiment rien de plus. Mais au moins, c’est un abri bien pratique.

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Alors que j’essaie de voir par où je vais pouvoir sortir de là sans me faire repérer, et surtout comment ensuite éviter les gardiens ET les alarmes, quelqu’un coupe la lumière. Je ne suis plus éclairé que par les lumières des sorties de secours et celles des galeries, plus haut, qui se voient de l’extérieur. Sitôt le musée plongé dans la pénombre, j’entends un murmure, un brouhaha même, s’élever des galeries. Ces voix, ce sont celles des œuvres. Voilà qu’elles parlent entre elles, une fois la nuit tombée.

« Tu as vu le groupe de jeunes imbéciles cet après-midi ? Il a essayé de te toucher ! »

« Bon ! Nous pouvons reprendre ! De quoi parlions-nous la nuit dernière ? »

« Ha ha ha ! »

« Je ne comprends toujours pas pourquoi il ne t’a pas donné de titre ».

« Eh les Richter ! Sortez vos échelles qu’on aille prendre l’air ! »

« Vous avez entendu ça, le Club des monochromes ? Il paraît que Kapoor a acheté un noir plus noir que noir ! Si je vous jure ! C’est Mark le gardien qui en parlait cet après-midi »

Moi qui me demandais ce qu’il se passait au musée quand les humains n’y sont pas, je suis servi. Ici, c’est comme un café du commerce. Sauf que personne ne boit rien – ce serait dangereux pour les aquarelles !

Je me dis que je peux bien rester à écouter ces bribes de discussions encore quelques minutes, jusqu’à ce que je trouve par où gagner les étages.

« Profitez de la tranquillité les gars, demain ils débarrassent les Calder de l’expo temporaire, vous n’allez pas beaucoup dormir, fait une voix.
– Hey sir ! s’exclame une autre voix.
– 2-2 pour Manchester je te dis ! entends-je venir d’une autre galerie, plus haut (pour parler foot, ça doit au moins être une œuvre pop art).
– Sir ! répète la voix anglaise.
– Tu as déjà vu un Jeff Koons toi ? Je n’ai jamais pu en croiser dans aucune expo, affirme une grosse voix.
– Je t’ai toujours dit que Mondrian ne tournait pas rond, lance une voix plus fluette.
– Ha ha ha ! répondent d’autres en chœur.
– SIR ! HEY ! WHAT ARE YOU DOING HERE ? THE GALLERY IS CLOSED ! »

Oh shit. Holy shit, même. La voix anglaise n’était pas celle d’une œuvre. Le gardien de nuit est là, face à moi. Ou du moins, je suppose que c’est lui. Sa lampe de poche est dirigée en plein vers ma tête, je suis complètement aveuglé !

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« Who are you ?
– I was just… Just lost and I…, balbutie-je dans mon anglais approximatif.
– LOST ? You’re fuckin’ kidding me ? The exit door is just right there !
– Yes but…
– SHUT THE FUCK UP. I don’t know why you stayed here, but you’re gonna spend a bad night, me menace-t-il.
– Mark ! résonne une voix dans ma tête – et dans la sienne aussi je suppose, puisqu’il se redresse et brandit sa torche vers le haut. Leave him alone. He’s not a thief.
– Not quoi ? demande-je à voix haute.
– A thief, un voleur quoi, me répond la voix. Laisse-moi faire, je te tire du pétrin.
– What is pétrin ? demande le gardien à la voix. Who is he, what does he want right now ?
– He’s like you, he can hear us. And tonight, he’s my guest. I started talkin’ with him this afternoon and finally we remained here for hours. So leave us, Mark, please.
– Okay. You hear him ? me demande le gardien.
– Euh, , I hear him too.
– Fine. I trust you for tonight. But if you screw up, I know who you are now. »

Et il s’en va en tournant les talons.

« C’est tout ? me dis-je.
– Oui. Il m’aime beaucoup, tu as de la chance, je n’ai eu aucun mal à le convaincre, me dit la grosse voix dans un français impeccable.
– Mais qui es-tu ?
– Qui veux-tu que je sois ? Tu vois beaucoup d’œuvres autour de toi, là ? C’est moi, « Empty Lot » d’Abraham Cruzvillegas. Là, juste au-dessus de ta tête !

 

– Oh ! Euh… Eh bien… Bonjour.
– Non, bonsoir, ha ha !
– Ah c’est drôle ça. Donc la nuit, quand le musée est fermé, vous parlez tous entre vous ?
– Bien sûr ! On profite de l’absence des humains pour bavarder un peu. Enfin, sauf moi. Je suis trop loin et trop isolé des autres, tout seul ici, dans ce hall.
– Tu n’aurais pas pu être exposé dans une galerie là-haut ?
– Tu as vu ma taille ? C’est impossible. D’abord, parce que j’appartiens à une série d’œuvres conçue spécialement pour ce lieu, le Hall des Turbines. C’est la Hyunadi Commission, qui sponsorise une fois par an une œuvre.
– Ah ! C’est une opération commerciale donc.
– Du mécénat, pour être plus exact. Forcément, il y a un côté commercial. Mais ce n’est pas tout. Je suis une œuvre qui suis profondément ancrée dans l’espace urbain.
– Parce que tu es un jardin ?
– Parce que je suis fabriqué en matériaux de récupération, dont la plupart ont été collectes dans Londres et assemblés très simplement, avec des scies et des clous.
– Tu veux parler des échafaudages, là, et du bois ?
– Oui, mais pas seulement. Il y a aussi la terre, récupérée dans des parcs, des jardins et des composts londoniens. Tout ça colle plutôt pas mal avec les centres d’intérêt d’Abraham. Son support préféré, c’est le matériau de récupération. Il a notamment un grand projet au long terme qu’il a appelé « Autoconstruction », à base de matériaux récupérés.

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« Et il s’intéresse beaucoup aux techniques d’agriculture locales, poursuit l’oeuvre. Ça lui vient de son pays d’origine, le Mexique. En fait, il fait en quelque sorte référence à México, où il est né.
– México ? Il y a de l’agriculture à México ? Mais c’est une ville gigantesque !
– Non mais pas aujourd’hui. A l’épique Aztèque, quand ce n’était pas encore urbanisé. Les habitants avaient construit des petits lopins de terre pour cultiver, et un système de lacs et de canaux artificiels pour les irriguer. Ces terrains, il les appelaient les Chinampas. Et moi, je fais référence à eux : Abraham y a pensé quand il a commencé à travailler sur moi.
– Et la forme triangulaire de tes parcelles, alors, ça vient de la forme des pyramides aztèques ?
– Ah non, ça c’est un choix purement visuel… Pour contrebalancer le côté très rectangulaire du hall des Turbines !
– Oh ! Comme quoi, il y a des choses très recherchées et d’autres beaucoup plus faciles à saisir… Et c’est quoi alors, que tu fais pousser ici ?
– Je ne sais pas.
– Comment ça, tu ne sais pas ? Tu as bien des graines de quelque chose, là, dans ta terre !
– Pas une seule.
– Donc rien ne va pousser, dis-je, un tantinet déçu – je m’attendais peut-être à voir pousser un vrai jardin suspendu en plein milieu du musée (de nuit, c’aurait été encore plus beau).
– Si. Ce n’est pas parce que rien n’a été planté volontairement dans ma terre au moment de mon installation ici que je ne porte pas la vie en moi. Comme ma terre a été collectée dans des parcs de Londres, personne ne sait exactement ce qu’il y a dedans. Et tu vois, par-ci par-là, je commence à avoir des poussées de trèfles et d’herbe dans certains triangles, et pas dans d’autres. C’est justement cela qui me procure tant d’intérêt, m’a dit Abraham quand il m’a fait installer ici.

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– Pourquoi ?
– Parce que je suis une œuvre complètement aléatoire. Personne, pas même Abraham en personne, ne peut prédire ce à quoi je ressemblerai à la fin de mon exposition, en octobre. Si ca se trouve, certains de mes triangles avec de la terre venue de Buckingham Palace n’auront rien donné du tout alors que d’autres qui contiennent du compost seront devenus des forêts vierges ! Ça aussi, ça intéresse beaucoup mon créateur. L’espoir.
– L’espoir ?
– Oui ! Je suis une œuvre qui vit grâce à l’espoir de celui qui l’a construite, de ceux qui l’ont bâtie et de ceux qui la regardent. L’espoir que quelque chose pousse. Puisqu’on n’a aucune certitude, que tout en moi est aléatoire, on ne peut rien faire d’autre qu’espérer !
– C’est beau, ce que tu dis.
– C’est normal, c’est de l’art.
– What was he telling you ? demande le gardien, revenu de sa ronde dans les galeries.
– We were talking about art, répond l’immense installation.
– Sounds normal, as we’re in a museum, haha », ricane-t-il, avant de tourner à nouveau, les pieds sur terre et la tête sur les épaules.

Il n’y a plus un bruit qui émane des galeries.

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(Photo Jenny Spadafora – CC 3.0 BY-NC-SA)

« Pourquoi plus personne ne parle ? demande-je à l’œuvre.
– Parce qu’il se fait tard. Nous aussi, œuvres d’art, nous reposons un peu la nuit.
– Vous dormez ?
– Non. Nous nous reposons l’esprit, souvent nous méditons. Mais si tu montes, tu trouveras bien à qui parler. Et toi petit, qu’est-ce que tu fais ici ?
– Je me suis toujours demandé ce qu’il se passait la nuit dans un musée, j’y pensais encore il y a peu de temps en contemplant une œuvre au Centre Pompidou. Alors j’ai saisi l’occasion d’être ici au moment de la fermeture pour me planquer ».

Je marque un temps, avant de reprendre : « Et puis, je voulais revoir une œuvre en particulier…
– Revoir ? ».

À suivre

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