Le César des César

« Merci ! »

Et l’acteur quitte la scène du Châtelet, au bras de l’actrice américaine qui lui avait remis la précieuse distinction. « Congratulations« , lui souffle simplement la vedette, avant d’aller chercher une coupe de champagne. Son compagnon de tournage s’approche et l’étreint, le félicitant une, deux, trois fois. Parmi la foule des journalistes et des gens du métier, tous lui serrent la main, les « Bravo » et les « C’est mérité » fusent.

Dans les coulisses du Châtelet - photo du site Media un autre regard
Dans les coulisses du Châtelet – photo du site Media un autre regard

Un instant. Juste un instant de tranquillité. Pour reprendre ses esprits. Le nouveau meilleur acteur du cinéma français prévient son agent, et file dans une loge respirer.

« Alors, heureux ? lui murmure une voix venue de nulle part.
Quoi ? Qui est là ? répond l’acteur, qui croyait la loge vide.
C’est moi ! Je suis là, dans ta main ! fait la voix, qui a un fort accent du sud, à la Pagnol.
Je comprends rien, fait l’acteur en séchant les quelques larmes qui brouillent encore un peu son regard.
Là, au creux de ta main ! »

Le comédien regarde la main qui vient d’essuyer ses larmes. Rien. Puis l’autre. Au bout de sa main, trois kilos de bronze compacté. Le César, qu’il n’a pas lâché depuis que la vedette américaine le lui a remis.

1372090-illutration-photocall-des-laureats-950x0-1« Eh bien ! Il t’en a fallu du temps !
– Mais, mais… Tu parles ?
– Ben oui ! On peut tout se dire, maintenant qu’on va passer un petit bout de temps ensemble.
– Merde. Je deviens fou pour de vrai, dit l’acteur en balayant ses cheveux de sa main libre, et en contemplant la statuette sous toutes ses coutures de l’autre.
Mais pas du tout ! Tu feras des recherches si tu veux, mais je t’assure, nous les œuvres d’art, on parle. Mais pas à n’importe qui. Maintenant que tu es mon propriétaire, on peut causer un peu, bigre !
– C’est de la folie. Un truc de ouf. Je sais pas ce qui est le plus fou entre ce qu’il vient de se passer et ce qu’il se passe là.
– Et d’ailleurs, ça fait quoi d’être césarisé ?
– Euh… Je sais pas trop. Je réalise pas je crois, dit l’acteur en essayant de reprendre ses esprits. Et toi, ça fait quoi d’être un César qui parle ?
– Moi ? Peuchère, j’ai l’habitude ! Tu penses, pendant toute la cérémonie avec les collègues César, on a cancané. J’en ai presque la bouche sèche.
– Mais, tu n’as pas de bouche…
– Si, mais elle est compressée elle aussi.
– Où ? demande le jeune comédien, tout en inspectant la statuette.
Mais non, je déconne ! Oh là là, ça te fait perdre tous tes esprits cette récompense !
– Pas du tout… Mais y’a un truc que je ne comprends pas. Tu es une œuvre d’art, vraiment ?
– Parce que tu crois que je suis quoi ?
– Ben, un trophée, une moulure en or.
– En bronze, d’abord, couillon de la lune ! Je suis très poli, donc c’est pour ça que je brille comme de l’or….
– Pas si poli que ça, rétorque l’acteur avec un rictus.
Ah, enfin tu reprends un peu d’esprit ! Donc oui, je suis bel et bien une œuvre d’art. J’ai beau être un objet moulé, mon moule est issu du cerveau fécond d’un artiste. Et quand bien même, c’est une fonderie d’art qui me produit ! Je viens de Normandie, où des artisans fondeurs passent du temps à me fabriquer. Pas comme si j’étais produit en chaîne, tu vois. Je suis une œuvre d’art comme le serait un bijou unique ou une robe de haute-couture. Il y a de l’art partout, pas que dans les musées ! Té, galinette, tu sais pourquoi je m’appelle César ?
– À cause du sculpteur ! Ça, je le sais !

Un César en pleine fabrication, à la fonderie d"art Boquel, en Normandie
Un César en pleine fabrication, à la fonderie d »art Boquel, en Normandie

– Bé, bien, t’es pas complètement pignouf. Enfé, je suis aussi un hommage à Raimu qui jouait dans les films de Pagnol.
– D’où l’accent ?
– D’où l’accent. C’était une idée de Georges Cravenne, le créateur de l’académie des César, de faire appel à César le sculpteur, César Baldaccini, pour faire la statuette remise en trophée, une sorte d’Oscar à la française. Pour l’époque, c’était assez subversif.
– Subversif ? Pourquoi ?
– Parce que quand César s’est mis à faire des compressions, c’était une sorte de réaction au trop-tout de la société de consommation, et du coup…
– Attends ‘tends ‘tends ! Ca m’intéresse là ce que tu racontes, mais reprend les choses dans l’ordre s’il te plaît. C’est quoi des compressions ?
– Ah fatch faut vraiment tout reprendre du début, 
soupire la statuette. Et de reprendre en détachant bien chaque syllabe, à la façon d’un professeur : Les oeuvres pour lesquelles César est le plus connu, ce sont ses compressions. Il n’a pas fait que ça, mais ce sont elles qui l’ont fait connaître. Le principe est pas compliqué : il prenait un objet de consommation courante, et il le passait à la presse hydraulique, pour en faire une sculpture. C’était toujours le même objet, mais qui avait perdu les trois quarts de son volume. Et donc, c’était une réaction à l’abondance de la société de consommation des années 60, où on achetait de tout tout le temps dès que ça sortait. Les voitures, les canettes de coca, les machines à laver… Et du coup pour ce bon vieux César, c’était une façon de montrer qu’on pouvait tirer la substantifique moelle des objets, en en retirant le côté très éphémère, et pis en enlevant beaucoup de vide.
– De vide, donc de vacuité, c’est ça ?
interroge le jeune acteur, le trophée toujours à la main.

– Tu as tout compris ! Et c’est pour ça que proposer César pour récompenser le cinéma, qui est peut-être l’une des plus belles illustrations de cette société de l’abondance, c’était fort !
– Mais donc, toi, tu es une compression aussi ?
– Eh oui !
– Mais une compression de quoi ?
– De caméra. Ce que tu tiens entre tes mains, c’est 3,8 kilogrammes de caméra de cinéma compressée à la presse hydraulique, transformée en moule dans lequel on a coulé du bronze.
– C’est beaucoup moins glamour d’un coup.
– C’est quoi, c’est « couler du bronze » qui te gène ?
lance le trophée en éclatant de rire.
– C’est fin, ça. Très drôle.
– En tout cas, petit, tu ne pourras pas dire que tu ne sais pas ce que tu as entre les mains.
– C’est vrai, 
répond l’acteur. Je crois pas que mes collègues acteurs soient tous au courant de tout ça, tiens ».

L’acteur pose la statuette un instant sur la commode de la loge, le temps de se recoiffer un peu et de remettre sa cravate fine droite. « Tu vas me parler pendant que je suis dehors avec les autres ? » s’inquiète-t-il auprès de son César. Le trophée lui assure que non, qu’il sait se faire discret, que les oeuvres d’art sont formées à ça. Le comédien reprend alors sa récompense en main et ouvre la porte de la loge.

« Eh ! Au fait ! s’écrie le César juste avant que l’acteur referme la porte derrière lui.
– Quoi ? 
– J’ai oublié de te dire quelque chose.
– Je t’écoute. Mais fais vite.
– Nous les César, nous sommes de grands angoissés. On ne supporte pas la solitude.
– Ne t’en fais pas. Tu n’iras pas dans mes WC ! répond le comédien en mettant une petite tape à la face supérieure de la sculpture.
– C’est pas ce que je voulais dire…
– Comment ça ?
– Séparés des nôtres, on se sent seuls. 
– Et donc ?
– Et donc au boulot ! Ramène-moi des cousins ! Et vite ! »


POUR EN SAVOIR PLUS >> La newsletter d’Artips consacrée à César

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