Henri Matisse, « L’Escargot » (presque)

Episode 2 : Secret

Béziers, 3 avril 2000

Le docteur a été plutôt sympa. Il ne m’a pas fait tirer la langue, ni tousser, comme les autres. Mais c’est parce que je ne suis pas malade. Enfin, pas vraiment. Ce docteur-là s’occupe du cerveau. C’est un psy, m’a expliqué ma mère. Il va m’aider à voir si tout va bien dans ma tête, il paraît. Je vois pas pourquoi ça n’irait pas. Et je ne vois pas en quoi dire que, dans la grosse tâche d’encre, je vois deux chiens qui se disputent, ça va aider quelque chose.

Depuis que j’ai dit à Monsieur M., ce jour-là au musée, que j’avais discuté avec les deux personnages du tableau, ça a été la pagaille. D’abord, on n’a même pas fini la visite. Tous les autres se sont moqués de moi, alors Monsieur M. m’a emmené hors du musée en attendant que ça se calme. Et dans le bus au retour, ça a continué. Les autres, ils m’ont traité de fou. Sauf mes meilleurs potes, Quentin et Florian. Par contre, ils ne veulent plus que je leur parle des Œuvres. C’est embêtant, parce que moi j’ai envie d’en parler tout le temps. J’ai un super pouvoir, quoi !

Donc me voilà dans le cabinet du psy, à expliquer que, oui, j’ai vraiment discuté avec un tableau, que je ne peux pas du tout expliquer pourquoi celui-là à ce moment là, mais que c’est vrai, mince ! Et puis à faire quelques exercices pas compliqués mais pas marrants. “Tu vas nous attendre à côté, s’il te plait ?” me dit le psy. Visiblement il a des choses à dire à ma mère. J’ai pas envie, mais j’ai pas le choix, je vais m’asseoir dans la salle d’attente.


“- Psst !”

Quelqu’un m’interpelle. Je crois deviner que ce n’est pas quelqu’un, mais quelque chose. La voix que j’entends résonne directement dans ma tête, pas dans mes oreilles.

“ — Eh, petit ! Psst !”

The Snail 1953 by Henri Matisse 1869-1954

Je lève les yeux vers le mur derrière moi. Je ne me suis pas trompé, il y a un tableau accroché au mur. Et je le connais déjà ! C’est L’escargot, un tableau de Matisse. Pas vraiment une peinture, c’est un découpage de papier. Je le sais tout ça, on en a parlé au collège, en cours d’arts plastiques. Notre prof nous a même demandé de faire notre propre découpage à la manière de Matisse. Mais celui-là, le vrai, il est quand même plus beau.

“- Bonjour ! Tu es l’Escargot, c’est ça ? lui dis-je.
– Oui ! Enfin presque… Je ne suis qu’une reproduction. Juste une affiche, je ne suis pas le vrai tableau. Mon histoire à moi, elle vient d’une imprimante, pas d’un peintre. Je ne peux pas te parler de Matisse et de la création du tableau, me répond-il, la voix triste et monocorde.
– Oh ! Dommage. réponds-je, sans cacher ma déception.
– De toute façon, je n’étais pas là pour te parler d’art, petit. Il faut que tu te taises.
– Quoi ?
– Que tu te taises. A partir de maintenant, ne parle plus à personne de tes discussions avec des Œuvres, ou avec des reproductions comme moi. Les gens ne te croiront pas, et tu vas passer pour un fou.
– C’est déjà le cas…
– Je sais bien. Je connais la chanson : le docteur, là, est en train de dire à ta mère que c’était peut-être un délire passager, que parce qu’il faisait trop chaud dans le musée ou que tu as eu trop peur, tu as pété un câble. Mais que ça n’est pas vraiment grave. Que par contre, si la situation se reproduit, ce sera plus inquiétant.
– Mais je ne suis pas malade moi ! Vous le savez vous, puisque vous me parlez !
– Il n’y a que toi et nous qui le savons. Et tu n’as aucun moyen de le prouver. Tu es un enfant, tu auras toujours tort.”

Il a raison. C’est toujours pareil avec les super pouvoirs. Tant que les gens n’ont pas eu la preuve que ça existe, ils n’y croient pas.

“- Qu’est-ce que je dois faire alors ?
– Ne plus jamais parler de ça à personne. Ce sera ton secret. Ton secret et celui des Œuvres. Si tu en parles, tu es fini. Classifié schizophrène au mieux. Fou dans le pire des cas. Quand tu seras grand peut-être, tu trouveras un moyen de prouver que ces discussions existent. Mais pour le moment, ne dis plus rien. Tu seras tranquille”.


Au moment où l’affiche finit de me parler, la porte s’ouvre. Le psy se tient sur le pas de la porte, et salue ma mère. “Nous nous revoyons dès que vous constatez un signe troublant, madame”, lui dit-il. L’Escargot avait raison. Le docteur, avec sa veste en velours, son pantalon violet et son gros accent marseillais, me fait un petit signe de la main. “À bientôt !” me lance-t-il.

Non. Pas “à bientôt”. Je ne reverrai pas ce vieux pas net. A partir de maintenant, je serai un super héros en secret. Comme Spiderman. Et personne n’entendra plus parler du fait que j’entends les Œuvres, et que je peux leur dire des choses par la pensée.

“Courage, petit. J’espère bien qu’on ne se reverra jamais ! Et si un jour tu croises le véritable Escargot de Matisse, n’oublie pas de lui dire qu’une pauvre petite reproduction comme moi a su être de bon conseil ! Moi je n’ai jamais rencontré mon original, je te souhaite d’en avoir l’occasion.”

Cool. C’est ma première mission de super héros.

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