Jackson Pollock, « Mural on indian red ground »

Peint en 1950, « Mural on Indian red ground » avait rejoint en 1978 les collections du prestigieux musée d’art contemporain de Téhéran. Mais l’Histoire a bousculé son sort.

Sur Franceinter.fr, l’oeuvre répond à vos questions : cliquez ici pour les découvrir et réécouter la version audio ! 

LAETITIA : C’est dimanche et c’est le retour de Bavartdages, la chronique qui donne la parole aux œuvres d’art… Bonjour Julien Baldacchino…

JULIEN : Bonjour Laetitia Gayet…

LAETITIA : Alors Julien, dans quel coin du monde est-ce que vous êtes cette semaine ?

JULIEN : Eh bien écoutez Laetitia, je suis à Téhéran en Iran, au musée d’art contemporain… ouvert en 1977… avec mon invité… la toile Mural on Indian Red Ground, de Jackson Pollock, qui vient d’être exposée au printemps dernier… Bonjour à vous…

POLLOCK : Bonjour monsieur, bonjour à tous.

JULIEN : Qu’est-ce que ça fait de revoir le jour si longtemps après avoir été remisé dans les réserves du musée ?

POLLOCK : Ca fait un bien fou ! Vous savez, nous les œuvres d’art nous sommes créées pour être montrées à un public… Sans public, on dépérit.

JULIEN : Pour ceux qui ne vous connaissent pas… vous êtes une très grande toile sur fond rouge parée de dizaines de tâches… d’éclats et de traînées de peinture

POLLOCK : C’est exact.

JULIEN : Un peu… comme… tous les tableaux de Jackson Pollock en fait.

POLLOCK : C’EST FAUX ! Jackson n’a peint des toiles comme moi qu’entre 1947 et 1951. Alors certes nous sommes ses plus connues, mais il y en a eu beaucoup d’autres avant et après. Alors surveillez votre langage, je ne suis pas venu ici pour me faire insulter.

JULIEN : C’est moi qui suis venu. Et puis j’ai une vraie question… C’est vrai, un fond de couleur et des giclées partout, c’est ce qu’on connait le mieux de Pollock… Qu’est-ce qui vous différencie des autres ?

POLLOCK : Vous voulez dire, à part le prix, ha ha ha ?

LAETITIA : Oui parce que vous êtes estimé comme une des œuvres les plus chères de Jackson Pollock à près de 240 millions de dollars.

JULIEN : Donc, à part ça. Qu’est-ce qui fait la différence ?

POLLOCK : C’est l’action qui fait la différence.

JULIEN : L’action… c’est-à-dire ?

POLLOCK : Eh bien… vous savez peut-être que j’appartiens à un mouvement qui s’appelle en anglais « l’Action painting », la peinture de l’action. Ca veut dire que moi, comme chacune des toiles de Jackson, je suis profondément liée à une action qu’il a réalisée. En fait, je crois bien que je ne suis rien pour Jackson que le résultat d’une série de gestes…. Pour lui, l’oeuvre, la vraie oeuvre d’art, c’est l’action qu’il réalisait pour peindre, pas le résultat…

JULIEN : C’est comme avec les performances alors ?

POLLOCK : Oui bien sûr. On vous en montre souvent des vidéos ou des photos dans les musées, mais au fond la véritable oeuvre, c’est la performance, c’est celle qui n’est pas palpable. Ma vraie valeur artistique, je dirais que c’est celle du cheminement qui a conduit à moi. Ma force, c’est le mouvement.

JULIEN : Et donc, ces mouvements, ces actions que Pollock réalisait, c’était quoi ?

POLLOCK : Je me rappelle… La toile était au sol, lui debout dessus, et il peignait avec des tâches ou des éclats, des pinceaux ou des spatules… C’est ça qui explique notre résultat très abstrait. Mais pour chaque peinture il y avait une chorégraphie très étudiée quand il se déplaçait au-dessus de son oeuvre… Vous savez, il s’était inspiré des rituels chamaniques des Indiens qu’il avait côtoyés quand il était petit… Et d’ailleurs je crois bien que s’il considérait qu’il allait trop loin, il arrêtait tout, il jetait la toile et il recommençait.  Il était très difficile. Il a mis des années à trouver sa voie, son mode opératoire. Avant de découvrir le dripping… c’est le nom de sa technique… il en voulait beaucoup aux artistes avant lui, et surtout à Picasso, d’avoir tout exploré.  (un temps) Enfin, c’est ce qu’il croyait.

LAETITIA : Et vous voilà ici soixante-cinq ans plus tard, après des années passées cachées… Et puis vous êtes dans un musée qui a une histoire pas banale…

JULIEN : Oui, depuis que vous êtes arrivé dans ce musée en 1977 vous avez eu une existence mouvementée…

POLLOCK : Plus ou moins… C’est une longue histoire tout ça…

JULIEN : Vous voulez bien nous la raconter ?

POLLOCK : Bien sûr… Fermez les yeux… Quand le musée a ouvert en 1977…

LAETITIA : C’est-à-dire la même année que le Centre Pompidou

POLLOCK : A l’époque l’Iran… c’était autre chose (soupir)… J’avais été acheté par l’impératrice, la femme du très autocrate mais très progressiste Shah… Elle, elle adorait l’art contemporain, alors ce musée c’était son projet… Vous savez ici, c’est la plus grande collection d’art moderne du monde hors occident ! Dans le coin, il y a des Bacon aussi et des Warhol… elle a même fait venir Andy ici pour faire son portrait !

JULIEN : Mais ça, c’était avant la Révolution islamique de 1979…

POLLOCK : Oui… (Soupir)

JULIEN : Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

POLLOCK : Eh bien, le Shah et sa femme ont été exilés… et à ce moment-là, nous au musée on a tous eu peur… nous étions toutes des œuvres à abattre, absolument pas conformes à la loi islamique qui venait d’être instaurée par Khomeini…

JULIEN : Et comment vous avez sauvé notre peau ?

POLLOCK : Nous avons toutes été cachées par le personnel du musée dans les réserves et les sous-sols… Ils nous ont sauvé la vie.

LAETITIA : Vous avez tous survécu ?

POLLOCK : Pas tous… Le portrait de l’impératrice par Andy Warhol a été détruit.

JULIEN : Et donc vous êtes restés cachés pendant des années ?

POLLOCK : Exactement… Nous avons été préservés et surveillés par les anciens gardiens du musée, qui prenaient soin de nous tout en nous parlant, en s’enrichissant aussi à notre contact… Et pendant ce temps le musée exposait des choses tellement plus conventionnelles… Il a fallu qu’on attende 2005 pour revoir la lumière du jour… une première fois.

LAETITIA : C’est quand même fou, un tableau de valeur comme vous caché au public si longtemps !

JULIEN : Et ce n’est pas tout, vous avez aussi été victime d’un conflit interne de l’Etat Iranien !

POLLOCK : Oui ça… c’était terrible… c’était en 2012… je suis resté bloqué aux douanes de l’aéroport de Téhéran en rentrant d’une exposition au Japon. Tout ça parce que le ministère de la Culture devait de l’argent aux douanes, alors ils m’ont confisqué en attendant d’être remboursés ! Ca a duré six mois ! SIX MOIS !

JULIEN : Et vous allez repartir bientôt finalement ?

POLLOCK : Pas sûr. Du tout. Je devais partir en Italie et en Allemagne l’an dernier, avec plein d’autres œuvres du musée… et puis tout a été annulé à la dernière minute.

LAETITIA : Pourquoi ?

POLLOCK : On ne sait pas vraiment… Il y en a qui disent ici que c’est parce que les mollahs d’Iran ne voulaient pas que Farah, l’impératrice, vienne aux vernissages en Europe… ce serait une trop belle revanche pour elle !

JULIEN : Eh bien merci beaucoup, « Mural on Red indian ground » de Jackson Pollock de nous avoir reçus ici au musée de Téhéran…

LAETITIA : Et merci Julien, à la semaine prochaine !

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