Le cheval de Lascaux

Cette peinture rupestre est considérée comme l’une des premières oeuvres d’art au monde. Pour la première fois, elle nous raconte son histoire.

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HÉLÈNE : Bavartdages comme tous les dimanches matins de cet été c’est avec vous Julien Baldacchino… vous êtes partis faire le tour du monde pour interviewer les œuvres d’art, mais pour votre première étape vous êtes resté en France.

JULIEN : Oui, bonjour Hélène. Je suis à Montignac en Dordogne dans la grotte de Lascaux, la vraie grotte, à deux pas de Lascaux 4, sa réplique grandeur nature qui a ouvert au public en décembre dernier. Et c’est un véritable honneur que de se retrouver face au célèbre cheval de Lascaux, l’une des plus vieilles œuvres d’art au monde… bonjour.

LE CHEVAL : Grmpf.

HÉLÈNE : C’est un bonjour ?

LE CHEVAL : Grhmm. Hou hou. Gwaaa.

JULIEN : Vous ne… parlez pas notre langue ?

LE CHEVAL : Grou ?

JULIEN : Bien sûr. J’aurais dû y penser.

LE CHEVAL : Grou.

HÉLÈNE : Julien, vous avez calé une interview avec un interlocuteur qui ne comprend pas ce qu’on dit ?

JULIEN : Euh… désolé. J’aurais dû penser à prendre un traducteur. Je vous laisse.

LE CHEVAL : Mais non, je plaisante ! Revenez ! Vous imaginez bien qu’après avoir passé des décennies entouré de dizaines de chercheurs, j’ai fini par apprendre à les comprendre, et à parler comme eux.

JULIEN : Ah ! Vous me rassurez. Ouf !

HELENE : Oui je confirme Julien, vous me rassurez aussi !

JULIEN : Alors pouvez-vous nous raconter votre découverte, il y a plus de 80 ans ?

LE CHEVAL : Oh… Grmpf. Ce n’est plus très clair dans mon esprit. Vous savez, en 20.000 ans, j’en ai vu passer des choses. Alors une visite ou une autre… Si mes souvenirs sont bons, c’est un homo sapiens sapiens du nom de Marcel Ravidat qui m’a remise au jour en 1940. C’est son chien qui a foncé dans un trou pour poursuivre un lapin, jusqu’à tomber sur une cavité beaucoup plus grosse. Et cette cavité-là… c’était moi ! Puis Marcel est revenu, avec des amis. Mais il était jeune, il n’avait que 17 ans, alors pour savoir quoi faire de sa découverte, il a fait venir son ancien instituteur, qui a fait venir à son tour un préhistorien, Henri Breuil. Et c’est de là que tout est parti.

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JULIEN : Mais il a fallu attendre un moment avant que les chercheurs aient l’idée de vous protéger en créant un fac-similé comme Lascaux 4, qui vient d’ouvrir…

LE CHEVAL : Oui, au début les découvreurs de la grotte avaient reçu comme mot d’ordre des préhistoriens de protéger le lieu à tout prix. Ils ont fait n’importe quoi ! Ils vendaient des tickets pour me visiter, résultat je me suis retrouvée usée et griffonnée ! Le propriétaire de la grotte a fait mettre une porte quelques mois après, et il a fallu faire des travaux pour la rouvrir en 1947. Mais jusqu’en 1963 c’était moi que les gens voyaient, ils visitaient la vraie grotte ! Puis la grotte a fermé, et en 1983 le premier fac-similé, Lascaux 2, a ouvert.

JULIEN : Alors vous, célèbre cheval que vous êtes… vous souvenez-vous qui vous a peint ?

LE CHEVAL : Sérieusement ? Vous croyez vraiment que je peux m’en souvenir ? C’était il y a plus de 17 mille ans ! J’ai beau être une oeuvre d’art gravée dans la roche, je n’ai pas une mémoire si bonne. Non, je ne sais pas qui m’a peint.

HELENE : Vous n’avez même pas une petite idée ?

LE CHEVAL : Oh, si. A vrai dire, pour avoir une idée de qui m’a peint, il faut que vous sachiez à quoi servait la grotte.

JULIEN : C’est-à-dire ?

LE CHEVAL : Eh bien, chez vous, aujourd’hui, il y a des maisons, mais il y a aussi des supermarchés, pour le commerce, des écoles, pour l’éducation, des lieux de culte pour la religion. Figurez-vous, à l’époque, c’était pareil. Et, ici, ce n’était pas une grotte d’habitation. Au risque de vous décevoir, ce n’était pas la demeure d’un artiste, ha ha ! C’était un sanctuaire — certains disent aussi que c’était une sorte d’observatoire des étoiles. Mais dans tous les cas, ce lieu était particulier, assez spécial pour que les hommes de l’époque décident d’y réaliser des peintures comme moi. Et nous, nous avons été interprétés comme une fresque mythologique par certains, comme des traces de rituels chamaniques par d’autres. Quoiqu’il en soit, nous ne sommes pas de simples scènes de chasse. Nous sommes des dessins chargés d’une forte portée symbolique. Certains spécialistes croient même que les hommes préhistoriques pensaient que nous étions en quelque sorte vivants.

JULIEN : Comme moi qui vous parle, hé hé… En tout cas, vous êtes également les plus anciennes œuvres d’art du monde.

LE CHEVAL : Graaah !

JULIEN : Oulà ! Qu’est-ce qu’il se passe ?

LE CHEVAL : C’est juste que je suis bien content de vous l’entendre dire !

JULIEN : Quoi donc ?

LE CHEVAL : Que je suis une oeuvre d’art. Ce n’est pas évident pour tout le monde, vous savez. Mon statut d’oeuvre d’art fait souvent débat.

JULIEN : Mais pourquoi ?

LE CHEVAL : Parce que je n’ai pas été créé en tant qu’oeuvre d’art. Si ceux qui m’ont peint, mes « artistes » comme vous diriez aujourd’hui, vous, n’avaient pas l’intention de créer quelque chose d’artistique mais quelque chose de symbolique, voire d’utilitaire, est-ce qu’on peut considérer que je suis de l’art ? Vous voyez le paradoxe ? C’est un peu comme si on considérait que les pictogrammes des panneaux routiers étaient de l’art.

JULIEN : C’est au moins du graphisme, pourtant, et le graphisme c’est bel et bien un art, non ?

LE CHEVAL : Certes, mais est-ce que cela fait d’un panneau Sens interdit une oeuvre d’art pour autant ?

JULIEN : Peut-être pas… Mais prenez les icônes religieuses. Elles aussi elles ont été créées avec une vocation autre que l’art pur, et pourtant elles sont exposées dans des musées aujourd’hui.

LE CHEVAL : C’est bien pour ça que je suis sujet à controverses. La question est trop difficile à trancher.

JULIEN : Mais si un urinoir peut être une oeuvre d’art, pourquoi pas vous ?

LE CHEVAL : Ah. On y vient. L’urinoir. La Fontaine de Marcel Duchamp.

HELENE : Quoi, l’urinoir ?

LE CHEVAL : Vous savez, s’il n’était pas passé par là, je ne pense pas que vous me recevriez, moi, aujourd’hui.

JULIEN : C’est-à-dire ?

LE CHEVAL : Est-ce que vous savez, monsieur, à quand remonte ma découverte ?

JULIEN : On l’a dit tout à l’heure, c’était en 1940

LE CHEVAL : Exactement. Et plus globalement, les peintures rupestres ?

JULIEN : C’est au début du XXe siècle si je ne m’abuse…

LE CHEVAL : Vous ne vous abusez pas, c’est ça. Même un peu avant. En 1878, un Espagnol, Marcelino Sanz de Sautuola, découvre la grotte d’Altamira en Espagne. Mais personne ne prête la moindre attention à sa découverte. Les uns croient que ces peintures ne peuvent pas dater de la préhistoire, les autres que l’histoire est montée de toutes pièces. Il faut attendre le début du siècle pour que des paléontologues acceptent l’idée que ces peintures, comme moi, pouvaient dater de dizaines de milliers d’années. Et encore, ce n’étaient que des considérations scientifiques.

JULIEN : Mais je ne vois pas bien où vous voulez en venir, là…

LE CHEVAL : Ce que je veux dire, c’est que c’est justement au début du XXe siècle, quand mes premiers cousins ont été découverts, qu’on a commencé à penser que tout pouvait être art. L’art rupestre – que je représente, tout comme l’art tribal, les arts premiers, toutes ces choses-là, ce sont des créations du XXe siècle. Si j’avais été découvert au XVIIIe siècle, peut-être que personne n’aurait imaginé parler de moi comme d’une oeuvre d’art. Mon statut d’oeuvre d’art est autant le fruit du travail de mes créateurs que de la réflexion de mes découvreurs, et de ceux qui m’ont étudié après.

JULIEN : Comme le dit Duchamp, c’est le regardeur qui fait l’oeuvre, pas seulement l’artiste…

LE CHEVAL : Exactement. Vous voyez, même avec une peinture aussi ancienne que moi, on en revient toujours à Duchamp. En fait, je suis en quelque sorte une oeuvre contemporaine !

 

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