Tino Sehgal au Palais de Tokyo

Bavartdage numéro 75

Saison 6, épisode 1

Paris, 12 octobre 2016

C’est décidé, je n’écrirai plus de Bavartdages.

Est-ce que je suis arrivé au point de non-retour ? À ce fameux stade qu’on appelle « la page blanche » ? Ce moment où on a l’impression de ne plus savoir mettre deux idées côte à côte de façon à peu près organisée pour en faire un texte compréhensible ET pas trop chiant.

Où est-ce que j’en suis ? Je fais le compte. Soixante-quatorze textes publiés sur le web en deux ans et demi, plus quelques hors-série, dix-huit chroniques à la radio, et une nouvelle. Bon bilan. Et maintenant ?

Je relis les quelques lignes que je viens d’écrire. Beurk. C’est quoi ces émoluments d’artiste maudit en panne d’inspiration ? Depuis quand je me prends pour un écrivain ?

« Ho ! Redescends sur terre mon vieux ! Tu sais faire une chose, c’est raconter tes parlottes avec des œuvres d’art, alors sors-toi les doigts du cul et va voir une expo ! »

Sur le plan de travail qui me sert de bureau, paf ! vient d’apparaître, comme par magie, un urinoir. Et pas n’importe lequel. Fontaine. LE Fontaine. Ce bon vieux Duchamp qui m’en a fait voir des vertes et des pas mûres.

« ALLEZ, dehors ! Va à la rencontre d’œuvres, tu essaieras d’écrire après, me dit Fontaine.

– Mais comment tu es entré ici ? D’abord, comment tu sais où j’ai déménagé ? Et puis merde, qu’est-ce que tu fous là encore ?

– Moi ? Rien ».

Et Pouf ! le voilà disparu comme il était venu.

Je relis à nouveau les quelques lignes que j’ai rédigées. Dieu que c’est mauvais. Allez hop, veste, clés, dehors, Fontaine a raison.

Sans trop réfléchir, je file vers ma seconde maison, le Palais de Tokyo. Ça tombe bien, une nouvelle expo vient de s’y ouvrir, une carte blanche à un artiste chorégraphe, Tino Sehgal.

Pause billetterie, pause pipi, et me voilà prêt a affronter l’expo. C’est fou tiens, je n’en avais pas fait depuis au moins deux mois. D’expo, j’entends.

Après avoir franchi un rideau de perles, je me retrouve sous un plafond bas lumineux, orné de pastilles de couleur et de bandes noires et blanches alternées d’une largeur d’un peu moins de 10 centimètres.

« Un Buren ! Bonjour ! » fais-je à l’œuvre.

Rien. Pas de réponse.

« Eh oh ! » Pas de réponse. « Je te parle là ! » Silence. « Y’a quelqu’un ? » Visiblement pas.

« Qu’est-ce que l’énigme ? » me demande une voix.

Je me retourne pour voir quelle oeuvre m’a posé cette drôle de question. Mais. Euh. Ce n’est pas une oeuvre. C’est un homme. Une vraie personne.

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« Pardon ? demande-je au type, pour lui faire répéter.

– Qu’est-ce que l’énigme ?

– L’énigme ?

– Qu’est-ce que l’énigme ?

– Je… j’en ai aucune idée.

– Est-ce que l’énigme est ceci ? Est-ce que l’énigme est cela ? me demande-t-il tout en effectuant un pas de danse.

– Euh, oui, peut-être ceci ou cela.

– Est-ce que l’énigme est ceci ? Est-ce que l’énigme est cela ? me demande-t-il à nouveau, avec un pas de danse légèrement différent.

– Peut-être que je vais le découvrir ici ! réponds-je, amusé par ce type.

– Par ici, me fait-il, avant de me quitter ».

Avant de descendre les escaliers, je regarde à nouveau le mec, parti poser son énigme qui parle d’énigmes à quelqu’un d’autre. Au plafond de Buren : « Amusant, non ? » Pas de réponse, encore.

Arrivé au niveau inférieur (le rez-de-chaussée ? Le rez-de-dalle ? bon, disons le grand niveau plat), je tombe sur un groupe de visiteurs marchant tous dans la même direction. Chouette, une visite guidée. Jouons le passager clandestin. Notre petit groupe, qui ne dit rien, passe devant un immense paysage fait de mottes de terre et de mousse, posé à l’emplacement habituel du Païpe, cette estrade qui accueille des installations temporaires.

« Tu es une oeuvre en matériaux naturels ? » lui demande-je. Pas de réponse. Pas d’information non plus, puisque pas de cartel. Je continue à suivre le groupe, jusqu’à que nous arrivions face à un mur.

Ils se retournent tous vers moi. Quoi, qu’est-ce que j’ai dit, ou fait ? Et les voilà qui partent tous vers le côté opposé de la salle, en courant, certains en se tournant autour, d’autres en ME tournant autour. Cette drôle de folie semble s’emparer de moi : sans trop comprendre pourquoi, je me mets à sourire, à les regarder tous avec malice, leur énergie me contamine aussi.

Mince, je viens de comprendre. Ça, c’est une œuvre. Le type en haut en était une aussi. Ce sont des performances.

Et soudain, je me souviens. J’ai déjà croisé une œuvre de Tino Sehgal. C’était ici, au Palais de Tokyo, à quelques mètres d’ici : Ann Lee. Cette fillette qui m’avait expliqué que son artiste – ce Tino Sehgal, donc – avait réinterprété un personnage de manga que deux autres, Philippe Parreno et Pierre Huyghe, avaient transformé en œuvre – que dis-je, en concept ! Il avait donné corps et vie à ce personnage de fiction.

C’est donc ça. Les œuvres de cette expo, les travaux de Tino Sehgal, ce sont des sculptures de vie. Il n’y a aucun matériau, il n’y a pas ni bois, ni métal, ni verre, juste des corps.

« Il t’a fallu du temps pour percuter, me fait une grosse voix derrière moi, celle de ce grand monticule de terre. Tino Sehgal expose des situations, des rencontres, des œuvres immatérielles qui n’existent que lorsque des performers et des visiteurs se rencontrent.

– Et toi, alors, dans tout ça ?

– Moi ? Oh, je suis une oeuvre invitée.

– De qui ? Pour quoi ? »

À nouveau, l’œuvre se tait. À croire qu’elles se sont toutes passées le mot. Pas d’autre choix que de poursuivre mon chemin. Une nouvelle fois, je regarde les danseurs/acteurs qui occupent la grande rotonde du Palais de Tokyo. Certains se courent après, d’autres ont entamé un pas de danse. Tout ça a l’air si spontané, que même en sachant qu’il y a de la chorégraphie derrière, je ne peux m’empêcher de sourire, d’avoir envie de me joindre à eux.

Petit à petit, je m’enfonce vers les profondeurs du Palais de Tokyo. Et si… elle était là, à nouveau ?

Oui ! Elle y est ! Ann Lee, le personnage de manga acheté par Parreno & Huyghe, puis confié à Sehgal pour lui donner corps. Je me remémore l’expérience folle qu’avait été cette première confrontation avec un art humain. Tiens, cette fois, ils sont deux. Un petit garçon, une petite fille, deux existences du même personnage qui discutent entre elles. Oh, le texte n’a pas beaucoup changé, au fond. Mais l’expérience est nouvelle. Je souris, encore.

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Étage inférieur.

« Y’a quelqu’un ?

– Peut-être, me répond une voix ambiante.

– Comment ça ?

– Il y a une présence, c’est sûr. Mais quelle présence ? Pose-toi cette question.

– Je… Ok. Je suis complètement paumé en fait. En général je parle avec des œuvres d’art comme si elles étaient humaines, et là les œuvres sont humaines, et personne ne me parle.

– T’en portes-tu plus mal ?

– Non ! J’aime plutôt.

– Voilà. Il n’y a parfois pas besoin d’échanger des mots pour se sentir en communion avec une oeuvre. Surtout quand elle est vivante.

– Et toi, qui es-tu ? »

Silence. Un silence brisé par des sons inquiétants qui viennent d’un peu partout, dans ce sous-sol laissé à l’abandon pour l’occasion. Il y a même des flaques d’eau et des gouttes qui dégoulinent. Et là, un passage lumineux.

Je tombe dans une salle aux murs blancs. Devant chaque mur, une personne, face contre mur, parle. Ils ont l’air de parler ensemble, et en même temps ils disent à peu près tous la même chose. Que se passerait-il si j’allais adresser la parole à l’un d’entre eux ? Sont-ils formés pour ça ? Pourrais-je à mon tour entrer dans leur jeu ? Je suis tenté de m’aventurer. Et finalement, je me contente de les regarder et les écouter, debout au milieu d’eux quatre, absorbant ça et là un peu de l’énergie qu’ils s’envoient.

Sortir de cette salle bien éclairée, pour finalement se retrouver dans la pénombre du sous-sol. Je tâtonne.

« À droite, à droite, là, m’indique une voix ».

Encore une œuvre ? Pas cette fois. C’est juste le directeur du musée qui vient de me filer un coup de main.

Coup de poing. Encore. Coup de pied. Bruits de chocs. Flashs lumineux. C’est une vidéo projetée dans une salle encore plus sombre que la précédente.

« Et toi, qui es-tu ? Que fais-tu là ? demande-je, glacé par la violence de cette oeuvre, tranchant avec l’énergie bienveillante du reste de l’expo.

– Je suis une oeuvre de James Coleman, Box. Mais je ne suis qu’une invitée de Tino

– Et pourquoi es-tu si oppressante ?

– Parce que je suis une oeuvre qui te met dans l’esprit d’un boxeur, Gene Tuney, contre Jack Dempsey, en 1927. Les images saccadés, les sons haletants, c’est ce qu’a pu ressentir Gene.

– De la Gene ?

– Pardon ?

– Non, juste une blague ».

Je poursuis ma route, remontant progressivement à la surface. Me voilà de retour au niveau de la grande rotonde. Il y a encore ce groupe de performeurs qui se baladent, qui en solo, qui en dansant, qui en s’amusant à plusieurs.

Tout à coup, me voilà entraîné par leur flux. Ils m’emmènent, je ne contrôle plus vraiment mes mouvements, je suis embarqué par leur drôle de danse. Sans exécuter les mêmes mouvements qu’eux, mes pas se joignent aux leurs, et ils m’emmènent où ils le veulent.

Où ils le veulent ? Même dans le noir ? Bien volontiers, je me laisse porter dans cet espace sous le grand escalier du Palais, plongé dans le noir total. Que va-t-il se passer encore ? Je renonce, une bonne fois pour toutes, à poser la question à une hypothétique oeuvre d’art : ici, personne ne me répondra, l’art c’est la vie (et vice-versa), il faut l’expérimenter pour le comprendre.

Je continue à cogiter à ce que j’ai vu, plongé ici, dans le noir, quand tout à coup… je sens une présence. Plusieurs présences, non loin. Toutes proches, même. Et là.

Là.

Une chorale se met à chanter, là devant moi. Dans le noir complet, il y a des chanteurs, des beatboxers, ils dégagent une énergie folle, là sous mes yeux – ou pas vraiment, en fait. Pris par le mouvement, je me mets à danser. Je m’en fiche, on est dans le noir, personne ne me verra !

Petit à petit, je sors de cette salle pour regagner la sortie de l’expo, subjugué par ce qu’il vient de se passer, de m’arriver. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été aussi secoué par une expo – ça ne m’était sûrement pas arrivé depuis la première carte blanche du Palais de Tokyo, avec Philippe Parreno.

En sortant, une oeuvre fixe m’a posé une question, sur l’expo je crois. Je n’y ai pas fait attention. J’avais déjà en tête plein de choses à écrire.

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