Stéphanie Solinas, « Dominique Lambert »

Bavartdage numéro 74
Nîmes, 15 septembre 2016

Chère Trahison des images,

Je vous adresse cette carte postale de mes vacances dans le sud de la France pour vous remercier, une fois encore, pour l’entretien que vous m’avez accordé. Je ne suis toujours pas certain de vous avoir saisi dans votre entièreté, mais je ne manquerai pas de vous rendre visite à noireau, du Centre Pompidou.

Je tenais aussi à vous relater une rencontre faite. ici, à, Nîmes, il y a quelques heures à peine. Je crois que cette rencontre explore elle aussi ce que vous me racontiez l’autre jour. Vous savez, les images, les mots et les choses ?

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La rencontre que j’ai faite était, comment dire… inédite. Lorsque je suis arrivé devant l’installation exposée au Carré d’Art de Nîmes, que je visitais pour la première fois, j’ai engagé la conversation, comme d’habitude, et lui ai demandé comment elle s’appelait.

« Dominique Lambert, me répondit-elle.
– Pas le nom de votre artiste, votre nom à vous.
– J’ai bien compris. C’est ce que je vous dis. Je m’intitule Dominique Lambert. C’est mon titre. Mon artiste, c’est Stéphanie Solinas ».

Je suis resté coi devant cette oeuvre à la voix neutre, ni masculine ni féminine. Face à moi, il y avait des dizaines de feuilles de papier accrochées au mur. Dominique Lambert.

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« C’est étrange. Une oeuvre qui porte un prénom sans être un portrait.
– Qui te dit que je ne suis pas un portrait ?
– Mais vous… tu…
– Approche ».

Je regardai de plus près les feuilles de papier. Des feuilles blanches, des dizaines de feuilles blanches. Et au milieu de ça, quelques portraits chinois. Si j’étais une couleur, une fleur, et cætera.

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« Ce sont des portraits chinois d’un Dominique Lambert ?
– Pas d’un. De tous ! Enfin, de tous ceux qui ont bien voulu répondre, me répondit l’œuvre.
– Tu veux dire, de vrais Dominique Lambert ?
– Oui ! Stéphanie a contacté les 191 Dominique Lambert qui vivent en France pour leur demander un portrait chinois. Et moi, je suis formé ici des portraits de ceux qui ont bien voulu répondre, plus des feuilles blanches pour les autres.
– Et à quoi ça rime ?
– Je suis le point de départ d’un travail d’étude.
– D’étude ?
– Oui, de la population Dominique Lambert. Du concept Dominique Lambert même.
– Ah ! Voilà qu’on commence à parler de concept !
– Bien sûr. Tu m’as vu, avec mes feuilles blanches ? Tu pensais vraiment que je pourrais être autre chose qu’une oeuvre conceptuelle ? » me répondit-elle.

Elle avait marqué un point. Cette installation me rappelait, de loin, celles de Sophie Calle que j’avais croisées dans d’autres musées. Mais il y avait une différence : là où les œuvres de Calle, comme beaucoup d’autres œuvres d’art conceptuel, m’avaient laissé indifférent, j’avais très envie d’en savoir plus sur cette histoire de Dominique Lambert.

« Pourquoi Dominique Lambert ?
– Stéphanie, mon artiste, a choisi Dominique parce que c’est le prénom mixte le plus porté en France.
– Et Lambert ?
– Dominique est le vingt-septième prénom le plus porté. Et Lambert le vingt-septième patronyme le plus porté. Voilà comment Dominique Lambert est devenu la population d’étude de Stéphanie.
– Mais pour étudier quoi ? Je ne comprends pas !
– L’identité de Dominique Lambert. Passe à la salle suivante, tu vas comprendre »

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Je m’exécutai. Une fois la cimaise contournée, je me retrouvai face à une nouvelle série de portraits écrits.

« Encore des portraits ?
– Oui, mais ceux-là sont des descriptions.
– Des Dominique Lambert ?
– Exactement. Le CCDDL a examiné chaque portrait chinois pour en tirer une description.
– Le quoi ?
– CCDDL. Comité constitutif pour la description des Dominique Lambert.
– …
– Eh oui, il existe ! me répondit l’oeuvre en éclatant de rire. C’est Stéphanie qui l’a crée, en faisant appel à un psychologue, un statisticien, un commissaire de police et un juriste. Ils ont planché sur chaque portrait chinois.

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– Sans rencontrer le Dominique Lambert qui l’avait écrit.
– Oui.
– Et après ?
– Mon autre étape est ici, à droite. Stéphanie a donné les portraits écrits par le CCDDL à un dessinateur, Benoît Bonnemaison-Fitte, pour qu’il imagine leur portrait. Sans voir le portrait chinois.

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– Et après ?
– Regarde encore à droite. Ensuite c’est Dominique Ledée de la police judiciaire qui a créé un portrait robot à partir de chaque portrait dessiné, sans voir les portraits écrits.

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– Et après ?
– Stéphanie a récupéré les portraits-robots. Et elle est allée chercher des gens qui y ressemblaient pour les photographier.
– …
– Ah oui, elle est photographe de formation. Et moi, donc, je suis une grande installation composée de toutes ces étapes ».

Je contemplai les photos une par une. Il y avait des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux, des plutôt pas mal et des disgracieux.

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« Donc ça, ce sont des Dominique Lambert, c’est ça, dis-je.
– Presque. Ils ont l’identité de Dominique Lambert, mais ce ne sont pas des Dominique Lambert. Ils représentent l’idée de ce qu’est Dominique Lambert, tu comprends ?
– Pas tellement…
– Stéphanie Solinas travaille beaucoup sur ce l’identité. Tu sais ce que c’est l’identité ?
– Euh… C’est ce qui définit un individu ?
– A peu près. C’est une représentation.
– Une représentation ?
– Oui. Une photo d’identité, ce n’est toujours qu’une photo. Une représentation de la personne concernée. Même chose avec un portrait, un portrait-robot ou un portrait chinois. Tout ça, ce ne sont que des représentations. C’est comme le « Ceci n’est pas une pipe » de Magritte.
– Oh ! Je le connais !
– Ce n’est pas une pipe, c’est l’image d’une pipe. Eh bien ici ce sont des images de Dominique Lambert. Il y a toujours une distance, plus ou moins grande, entre une image et son sujet.
– Certes.

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– Et c’est sur cet espace-là que j’interviens. C’est sur ça que porte la réflexion de mon artiste. Sur l’espace entre l’identité et son sujet. Entre les vrais Dominique Lambert et tous ceux qui me composent.
– C’est comme un téléphone arabe ? demandai-je.
– Comment ça ?
– Eh bien, entre le message initial et celui qu’on récupère à la fin de la chaîne de communication, ça peut être très différent. C’est comme pour toi, entre le vrai Dominique Lambert, celui de départ, et celui que tu me montres ici, à la fin.
– Oui, c’est un peu ça.
– Et ça, c’est quoi ? lui demandai-je en indiquant une vitrine non loin de là, dans laquelle il y avait des enveloppes fermées et des petits carrés blancs.

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– Ce sont les photos des Dominique Lambert, les vrais, une partie de ceux qui ont envoyé les portraits robots.
– Mais, pourquoi sont-elles face cachée ? Ce ne serait pas plus pratique de les voir, de pouvoir comparer ?
– Surtout pas !
– Mais ?
– Tout mon intérêt réside là ! Cette distance entre le vrai Dominique Lambert et celui que tu vois en photo devant toi, c’est à toi de l’imaginer. Stéphanie, en me créant, a fait une bonne partie du travail de réflexion, il en reste un peu pour les visiteurs. Ca permet de créer une interaction entre toi, le visiteur, et elle, l’artiste, et c’est ça qui fait de moi une oeuvre vivante !
– Une oeuvre contemporaine, quoi.
– Exactement ! »

Voilà, chère Trahison des Images. Vous voyez, aujourd’hui encore, des artistes réfléchissent à l’écart entre le sujet et la représentation. Comme vous à l’époque !

Je vous souhaite une bonne expo parisienne.

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