Choi Jeong Hwa, « Happy Happy »

Bavartdage numéro 72

Helsinki, 9 septembre 2016

Chère Fontaine,

Cela fait un sacré bail que nous ne sommes ni parlé ni écrit, n’est-ce pas ? J’imagine que là où tu es, dans les musées à toi et tes copies êtes exposés, tu continues à interroger le monde sur ce que c’est qu’être une œuvre d’art ? Après tout, Marcel Duchamp t’a créé pour ça.

Eh bien j’en ai une bien bonne à te raconter. J’ai rencontré en vacances l’un de tes dignes successeurs. Il s’appelle Happy-Happy, et c’est une œuvre d’un artiste coréen, Choi Jeong Hwa. Peut-être le connais-tu déjà. Vous dites plus ou moins la même chose, mais pas de la même manière. Mais alors pas du tout.

Nous nous sommes rencontrés bien loin de Paris, ici, à Helsinki d’où je t’envoie cette carte postale. Je visitais tranquillement le Kiasma, le musée d’art contemporain national de Finlande, quand tout à coup, je suis tombé comme dans un piège… dans une avalanche de couleurs.

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La salle d’exposition dans laquelle je me suis retrouvé était remplie de mobiles suspendus au plafond. Sur toute la hauteur de la salle, des objets colorés formaient de longues guirlandes protéiformes et multicolores. Il y en avait des dizaines, partout. Pour progresser dans la salle, il fallait forcément forcer le passage et se faufiler entre ces mobiles, quitte à les faire bouger.

Oui ! Tu as bien entendu, toi qui passes ton temps derrière des vitrines de protection. Une oeuvre qu’il fallait toucher et traverser de long en large.

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« Hihi, s’est mise à faire l’œuvre quand j’ai commencé à me glisser dans ses entrailles.

– Que se passe-t-il ? demandai-je.

– Oh, rien ! C’est juste que… je suis une oeuvre très chatouilleuse.

– Oh pardon, je ne savais pas !

– Ne t’inquiète pas, j’ai l’habitude, me répondit l’œuvre. Hihihi ! C’est un comble quand même d’être chatouilleuse quand on est une oeuvre au contact permanent de son public !

– C’est vrai… Ca serait plus facile si tu étais entourée d’une barrière de protection.

– Oui. Hihihi ! Ce serait plus facile, mais tellement moins drôle ! Et comme ça au moins je mérite bien mon titre, Happy Happy !me répondît-elle alors qu’un autre visiteur s’insérait entre ces longues guirlandes colorées ».

Je continuais à me faufiler entre toutes ces couleurs quand je marquai une pause nette. En fait, ces objets accrochés les uns aux autres m’étaient familiers. Je ne m’en étais pas rendu compte jusque-là.

« Mais… Ce sont des objets de cuisine qui te composent ? demandai-je à l’œuvre.

– Oui ! Il y a des verres, des bols, des plateaux de fruits, des essoreuses à salade, des moules à tarte, et plein d’autres choses !

– Je n’avais pas réalisé…

– Ne t’inquiète pas, tu n’es pas le seul !

– Ah ?

– Non ! Choi Jeong Hwa, mon artiste, joue justement sur cette illusion ! Vous avez l’impression de pénétrer un champ d’oeuvres d’art, une sculpture cinétique style Jesus Rafael Soto, et en réalité non, je ne suis qu’une immense forêt d’objets de cuisine. Et tous en plastique, en plus ! »

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Tout d’un coup, l’œuvre poussa un immense éclat de rire. Encore des chatouilles. Une petite fratrie finlandaise – deux filles et trois garçons, probablement huit ans d’âge moyen – était entrée dans la pièce (et donc dans l’œuvre elle-même). Les enfants avaient l’air émerveillés par toutes ces couleurs, par ces bruits de plastique, par tout ce qu’ils voyaient. Avaient-ils conscience d’être littéralement dans une oeuvre d’art ? Pas sûr. Mais l’important c’est qu’ils y étaient. Parce qu’un jour sûrement, plus grands, ils s’en souviendraient.

Je regardai autour de moi. L’œuvre avait raison. Tout ce qui la composait n’était que plastique coloré. Ce qui expliquait sûrement le son creux qu’ils faisaient en cas de collision – des collisions inévitables vu la proximité des guirlandes les unes des autres, rendant le passage impossible sans faire bouger une partie de la sculpture.

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« C’est pour ça que je suis facilement pénétrable, je suis incassable puisqu’en plastique !

– Oui enfin, il est bien marqué partout qu’il faut y aller doucement.

– Pour ne pas briser ma structure. Mais ça n’a rien à voir avec ma matière ».

Un autre visiteur croisa mon chemin. Pour ne pas entrer en collision avec lui, j’ai fait un pas en arrière et PLAC ! c’est une essoreuse à salade grise qui a absorbé le choc, envoyant valser à son tour les objets qui la côtoyaient. Petit coup de stress, petits mouvements pour retenir le balancier que j’avais initié dans la sculpture, et petit « merci » de l’œuvre, qui, elle aussi, a eu chaud.

Pourquoi je te raconte tout ça, Fontaine ? Ca vient, ça vient.

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« Ah oui, en effet, tu dois avoir une construction sacrément minutieuse, dis-je à l’œuvre après l’avoir stabilisée – et en m’étant assuré que le surveillant de la salle n’avait rien vu.

– Minutieuse ? Tu parles ! Ce sont des enfants des ateliers d’art du musée qui m’ont monté ! Choi Jeong Hwa était là, mais il n’a fait que superviser mon montage.

– Tu veux dire que… ton artiste ne t’a même pas façonné lui-même ?

– Même pas ! Depuis quand est-ce nécessaire ? Cela fait bien longtemps que Jeff Koons ne construit plus rien de ses propres mains.

– Mouais, je ne suis pas sûr que ce soit le meilleur exemple, mais soit.

– Ce qui importe pour Jeong-Hwa, c’est justement de mettre l’art à la portée de tous. Tu n’as pas vu, à côté de l’entrée de l’exposition, l’œuvre collaborative qu’il propose ? Lui lance l’idée, c’est aux visiteurs de faire l’œuvre. C’est comme ça que ça marche, l’art, pour lui, c’est une communication – que dis-je, une communion avec le spectateur ! Et c’est pour ça que moi, comme toutes les autres œuvres qu’il a réalisées, je suis profondément optimiste et joviale. Je ne porte pas un message engagé haut et fort.

– Tu es une « feel-good » oeuvre d’art ?

– Ha ha, c’est un peu ça oui, hihihihihi ! me lança-t-elle alors qu’un nouveau visiteur venait de faire son entrée dans ce grand praticable.

– Et c’est pour ça aussi que tu es colorée ?

– Oui. En fait, c’est pour ça aussi que je suis colorée, et en plastique, et faite d’objets de la vie courante, me dit la sculpture avec sa voix haut perchée. Tu connais le readymade ?

– Oh que oui. J’ai longtemps eu affaire personnellement à la Fontaine de Duchamp, je lui ai répondu (et c’est là que tu interviens).

– Ah oui ? Personnellement ?

– Oui. Une longue histoire, ce serait trop long à te raconter, là.

– Eh bien tu vois, le ready-made, il place un urinoir au rang d’œuvre d’art.

– Et par ce même fait, il rabaisse l’art au niveau du caniveau, ajoutai-je. Oui, je connais la chanson.

– Et il le met en scène comme une oeuvre d’art, avec tout le décorum qui va avec. Moi, je casse ça.

– Comment ça ?

– En plus de tout ça, je montre à quel point l’art est à la portée de tous. Physiquement, comme tu peux le constater. Mais aussi du point de vue purement artistique. Je suis fait d’objets que chacun a chez soi, des verres en plastique de chez Ikea, des plateaux de fruits achetés pour deux euros chez Lidl. Mais au final, j’ai bien l’allure globale d’une oeuvre d’art.

– Et en plus tu es jolie et colorée, ce qui n’est pas rien !

– Voilà ! Avec ses œuvres, Jeong-Hwa montre que l’art peut être fait de bric et de broc, mais qu’il peut aussi être coloré, agréable à regarder et fun, de surcroît… tout en restant une oeuvre d’art ! »

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Cette oeuvre était si accessible que nous avons ensuite passé de longues minutes à causer de tout et de rien, avec moi qui étais comme pris dans ses filets.

Tu vois Fontaine, désacraliser l’art sans l’envoyer dans le caniveau, c’est possible ! Sans choquer des générations entières ni attiser la polémique pendant des décennies, aussi. Alors tu me diras sûrement que si toi tu n’avais pas commencé, ce coréen n’aurait peut être jamais eu l’idée de faire de l’art avec de la récup, si plastifiée et colorée soit-elle. Peut-être, oui. Mais je te répondrai que ton Marcel aurait peut-être pu penser lui-même à rendre son oeuvre plus accessible à tous. Je n’ai jamais vu des gamins s’émerveiller autour d’un urinoir.

Bien à toi.

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