Le palais idéal du facteur Cheval

Hauterives, un soir d’été 1967.

Le soir tombe sur la Drôme. A Hauterives, les habitants ont pour la plupart terminé leur travail quotidien sous une chaleur de plomb et ont regagné le foyer familial pour dîner. Dans les rues du village, il n’y a pas âme qui vive, pas un chat.

Le silence vespéral est brisé par le moteur d’une DS noire qui entre calmement dans le village. Après une ou deux manœuvres pour permettre à la grosse voiture de luxe d’attaquer les petites rues drômoises, la voiture s’immobilise.

La porte arrière droite s’ouvre brusquement et un homme en sort. Il hésite une seconde, et laisse finalement son imperméable beige sur la banquette arrière. « Vous m’attendez là ? Je n’en ai pas pour longtemps, nous repartons immédiatement après », lance-t-il au chauffeur.

L’homme s’avance dans l’enceinte vide du Palais Idéal bâti par Ferdinand Cheval. Il n’y a personne, ni touristes, ni les petites-filles du célèbre facteur-bâtisseur, qui sont les légataires du lieu. Entre deux crissements des criquets, l’homme s’adresse à l’imposante construction qui lui fait face.

« On m’avait raconté que vous étiez grandiose, mais je tenais à le constater de mes propres yeux.

– Que… Que faites-vous là ? répond le Palais Idéal, sorti de force de son sommeil de pierre.

– Je vous contemple. Je vous visite.

– Mais vous n’avez pas le droit. Je suis fermé. Il faut venir lorsque des visites guidées ont lieu. Je ne suis pas un lieu public, je suis la création et la propriété de Ferdinand Cheval et de ses héritières.

– Je le sais, très cher. Je sais bien des choses sur vous.

– Et ? Cela vous autorise-t-il à violer ma propriété privée ? Pour qui vous prenez-vous ?

– Pour le ministre de la Culture ».

L’homme marque un temps – le Palais idéal aussi, apparemment, et les criquets et grillons reprennent quelques secondes leur concerto.


« André Malraux, ministre de la Culture. Je viens ici pour votre bien. Je viens ici pour votre futur. Pour le futur de la culture ! s’enflamme-t-il.

– Oh. Euh… Bonjour monsieur le ministre.

– Enchanté.

– Pareillement. Ravi de me présenter à vous. Je suis ravi que le génie créatif de Ferdinand soit enfin reconnu. Vous savez, à l’époque, on le prenait pour un fou.

– Il faut dire, faire trente kilomètres à pied pour sa tournée de facteur, repérer des pierres, puis faire le même chemin pour les retrouver, il fallait bien un grain de folie pour vous ériger.

– Mais la folie n’est-elle pas un point commun aux plus grands artistes ? rétorque la bâtisse baroque faite exclusivement de pierres glanées ça et là.

– Vous n’avez pas tort, concède le ministre.

– Que me vaut votre visite ?

– J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.

– Je vous écoute.

– Nous allons vous classer parmi les monuments historiques du patrimoine français.

– C’est un honneur, je présume ?

– Oui, répond sèchement Malraux. En doutez-vous ?

– Absolument pas. Mais je n’en connais rien.

– Pourtant vôtre bâtisseur était un fin connaisseur du patrimoine mondial.

– Fin connaisseur, comme vous y allez ! Vous savez, Ferdinand était presque l’un des précurseurs de ce que vous appelez aujourd’hui les pop-artists.

– Pardon ? Je ne vous comprends pas, répond Malraux, l’air choqué. Qu’entendez-vous par là ?

– Ferdinand n’a jamais voyagé. C’est dans les journaux de voyages, dans les cartes postales, qu’il a trouvé son inspiration. Comme vos artistes d’aujourd’hui qui découpent des publicités et des bandes-dessinées pour faire leurs œuvres de pop art, comme vous dites.

– Je n’adhère qu’à moitié à votre raisonnement, mais soit. Ce n’est pas en tant qu’oeuvre de pop art que vous entrerez au patrimoine des monuments historiques, sachez-le.

– C’est en quel honneur, alors ? »

André Malraux descend les quelques marches qui l’amènent au pied du monument, qu’il surplombait légèrement jusqu’alors. Il en fait le tour jusqu’à se retrouver devant la façade arborant les fameux trois géants, devenus depuis symboles – et logos – du lieu.


« Vous êtes l’un des seuls exemples d’architecture naïve au monde, reprend le ministre. Vous imaginez ? Vous, un édifice unique, dans notre pays, et nous ne vous protégerions pas ?

– Naïve ? Je ne vous permets pas !

– Pardon ?

– Que je sois unique au monde, ça, c’est vrai. Vous avez raison. Mais je n’ai rien de naïf.

– Je ne vous parle pas de naïveté, je vous parle d’un courant artistique.

– Pardon ? demande à son tour l’imposant palais.

– Vous connaissez la peinture naïve ?

– Pas du tout.

– Le Douanier Rousseau ?

– Vaguement.

– Bien. Prenez le douanier Rousseau. Il est l’un des plus grands représentants de l’art naïf. Un art complètement en décalage avec son époque, où ni les règles de la perspective, ni celles de la couleur, n’étaient respectées. Qui plus est, Henri Rousseau avait appris la peinture seul. Ses toiles pouvant évoquer des dessins d’enfant, on a parlé d’art naïf. Mais son art n’a rien d’idiot, vous saisissez la différence ?


– Oui, répond le Palais Idéal.

– Eh bien voyez-vous, il en va de même, exactement de même, avec vous.

– C’est-à-dire ?

– Vous non plus, vous ne respectez aucune règle architecturale, ni dans les techniques, ni dans le style, vous êtes un agrégat d’inspirations de toutes les régions du monde. Arrêtez-moi si je me trompe.

– Non, vous avez bien raison.

– Et vous aussi, votre artiste est un autodidacte. De ce que je sais, Ferdinand Cheval n’a jamais appris l’architecture ?

– Non.

– Il était facteur ?

– Oui.

– Il a laissé ce projet de Palais fantastique germer en lui ?

– Oui. Jusqu’à ce qu’un jour la découverte d’une pierre, une pierre bien spéciale, lui donne le déclic.

– Elle est ici ?

– Oui. Montez ces escaliers ».

Malraux gravit les escaliers escarpés et pas très droit du Palais Idéal, seul dans la quiétude du début d’été, où seuls les animaux troublent le silence total du lieu. « C’est par ici », lui indique la voix du bâtiment, qui vient du nord. « Voici ma pierre angulaire, celle à qui je dois mon existence ».


Le ministre contemple un moment la drôle de pierre que l’on croirait polie, s’assied même quelques secondes, sort un carnet et un crayon de la poche de sa chemise. Il commence à dessiner.

« Que faites-vous ?

– Je dessine votre pierre angulaire, si cela ne vous gêne pas.

– Aucunement, monsieur le ministre. Vous êtes dessinateur, donc.

– Non, écrivain.

– Pourquoi ce dessin alors ?

– Aucune idée. J’en ressens le besoin ».

Malraux s’applique à donner un relief à ces couches de pierre qui semblent collées les unes aux autres par un mystérieux ciment. Puis il se lève à nouveau et reprend.

« Le facteur Cheval a beau avoir été un génie, même incompris, il gardera pour l’éternité son statut d’artiste naïf. Parce qu’il a brisé les conventions, attiré les moqueries, pratiqué une discipline qu’il n’avait pas apprise.

– Je trouve cela plutôt gratifiant, répond la gigantesque sculpture.

– Nous sommes d’accord sur ce point. C’est pourquoi je tiens absolument à ce que vous soyez classé monument historique.

– Et donc, je suis unique ?

– Presque. Il existe bien quelques autres pièces d’architecture naïve au monde, comme les tours les Watts Towers que Simon Rodia a achevées il y a une dizaine d’années. Mais elles n’ont ni votre charge historique ni votre puissance.


– Et il lui a fallu combien de temps pour construire ses tours, à ce Simon Rodia ?

– Trente-trois ans.

– Oh. Exactement comme pour Ferdinand avec moi.

– Vous avez raison. Mais en votre genre, vous êtes et resterez unique ».

André Malraux descend les escaliers qui l’avaient conduit sur la terrasse du Palais Idéal, refait le tour du bâtiment, et s’arrête cette fois devant une façade qui présente, côte à côte, des architectures venues de différentes régions du monde.


« Et la mauvaise nouvelle ?

– Hm ? marmonne Malraux, pris dans ses pensées.

– Vous m’avez dit qu’il y avait une bonne et une mauvaise nouvelle.

– Ah, oui. Votre classement n’est pas encore totalement acquis.

– C’est fâcheux. Qui s’y oppose ?

– A peu près tout le reste du ministère de la Culture.

– Ah oui, très fâcheux », répond le Palais.

Malraux retourne s’asseoir sur les marches de l’édifice, ressort son petit carnet et farfouille pour finalement trouver une feuille volante, pliée en quatre.

« Voilà ce que dit le rapport qu’a produit le ministère il y a quelques années, reprend-il tout en dépliant la feuille, l’attrapant méthodiquement par les coins. Je cite : le tout est absolument hideux, affligeant ramassis d’insanités qui se brouillaient dans une cervelle de rustre. Voilà ce que dit le rapport.

– …

– Je suis désolé. C’est contre ça que je me bats depuis des années.

– Rustre ? Insanités ? Ramassis ? Hideux ? répète le Palais. Insanités ? répète-t-il, comme pour tenter de remettre dans l’ordre ces assertions à son encontre. Comment osent-ils ?

– Ils ne vous connaissent pas. La plupart de ceux qui ont écrit sur vous ne vous ont jamais vu. Et pourtant… il suffit de vous voir quelques minutes, comme j’ai tenu à le faire, pour se rendre compte à quel point vous êtes important, à quel point vous êtes l’égal de certaines pièces d’architecture savante.

– Merci monsieur le ministre. Je suis touché, mais Ferdinand l’aurait été encore plus.

– N’exagérez pas. Il n’en aurait rien eu à faire, vous le savez comme moi !

– Certes.

– Je vais devoir vous quitter. Soyez assuré que je ferai tout ce qui est en mon possible pour que vous soyez classé monument historique le plus vite possible.

– Merci ».

André Malraux se relève, jette un regard à la façade et monte les marches qui le séparent de la route.

« Monsieur Malraux, une dernière question.

– Oui ?

– Comment faites-vous pour me parler ? Jusqu’à présent seul Ferdinand m’avait parlé quand il m’a érigé. Il me faisait la conversation – et vice-versa.

– Je suis ministre de la Culture, et savoir parler aux œuvres d’art est un critère d’accession à cette fonction ! »

Quelques mois plus tard, le Palais Idéal du Facteur Cheval, à Hauterives, a été classé monument historique.

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