Huang Yong Ping, « Empires »

Bav{art]dage numéro 70
Paris, Grand Palais, 2 mai 2016

« Sssss… » : c’est un sifflement inquiétant qui m’accueille quand j’entre sous la nef du Grand Palais pour le nouveau Monumenta, cette exposition biennale qui accueille une – et une seule – oeuvre gigantesque dans ce lieu parisien, tout aussi gigantesque.

– « Bonjour, comment ça va ? me dit l’oeuvre de sa voix sifflotante.
– Bah moi ça va. Je passe par là et je discute avec des oeuvres d’art et toi ?
– Bah moi je suis une oeuvre d’art. Et un serpent, aussi.
– Ah d’accord. Salut, bonne journée !
– Bonne journée, me fait le serpent.

Un instant. Mais.

– TU ES UN SERPENT ? AAAAH !
– N’aie pas peur… Sssss… Approche.
– Mais mais mais… Pas question que j’approche un serpent ! Et d’abord, où es tu ? »

Face à moi, point de serpent. A la place, un immense mur de containers, des bleus, des rouges, des jaunes, des verts. Ca doit bien faire une quinzaine de mètres de haut, et ça occulte totalement la vue sur le reste de la verrière.

« Je suis derrière. Viens donc me voir.
– Et pourquoi viendrais-je ?
– Parce que tu n’as pas le choix. Ce serait dommage d’avoir payé ta place et de voir que le hall d’entrée, nan ?
– Ok. Tu marques un point.
– C’est par là, je t’attends ».

Pour aller jusqu’à « par là », il faut longer ce long mur de containers de toutes les couleurs ? Que peuvent-ils contenir ? Très certainement rien (ce serait bête d’alourdir la charge, vu le poids de l’installation), mais ça anime l’imagination. Ces containers ont pu transporter, par le passé, des chaussures, de la nourriture, des objets que j’ai achetés, peut-être même le téléphone avec lequel je prends cette oeuvre en photo et qui a un jour bien dû traverser les mers pour venir de l’usine où…

OH BORDEL LE SERPENT.

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Il est gigantesque. Il doit bien faire plus de trois cents mètres de long, et se balade en volant, perché sur des pilotis, entre des îlots tous formés de containers. Il y a de petits îlots, d’autres plus grands, et le serpent serpente (logique) entre eux. Heureusement pour moi, ce n’est pas un vrai serpent, mais un squelette. Enfin… « Heureusement », je garde un doute. Vu que ce n’est qu’un squelette, il ne risque pas de m’engloutir. Mais il est encore plus monstrueux comme ça.

« Ah tu crois ça ? Je ne t’engloutirai pas ? me fait le serpent de sa voix digne du fourchelang d’Harry Potter.
– Je l’espère. Tu es une oeuvre d’art, tu ne dévorerais pas un humain…
– Physiquement, c’est en effet impossible. Mais spirituellement. Tu n’as pas peur que je sois une oeuvre dévorante, que tu ressortes d’ici en n’étant plus le même ?
– …
– Ne t’inquiète pas. Ssssss… Avant de te manger, il faudrait que je me ssssssorte de se piège.
– Quel piège ?
– Ici, ces îlots de containers. Tous, là. Ils me menacent tous.
– Comment ça, ils te menacent ? Entre eux et toi, le plus menaçant, c’est quand même toi non ?
– C’est ce que tu crois. Tu sais de quelle matière je sssssuis fait ?
– Euh… En métal ?
– Certes. Mais plus précisément ? »

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Je m’approche (à reculons) de l’immense structure du grand squelette de serpent, pour l’examiner. « Ne te fatigue pas à chercher, je suis fait d’aluminium », me dit-il quand je me tiens à vingt centimètres de lui. « Très précisément, 580 pièces d’aluminium qui composent mes vertèbres et qui, une fois assemblées, forment une carcasse de métal de 250 mètres de long.
– Euh, très bien, c’est noté. Et donc ?
– Tu sais ce qu’implique le fait que je ssssssois fait d’aluminium ?
– Pas vraiment.
– Je suis un fruit de la vieille industrie. Des révolutions industrielles. Mon matériau a été exploité dès le XIXe siècle. Mon époque à moi, c’est celle de la métallurgie. Et d’ailleurs, j’ai été entièrement fabriqué en France, dans quatre usines de la région lyonnaise. Tu vois, je suis un peu un serpent à l’ancienne.
– Et… les containers, c’est le monde moderne, c’est ça ?
01Huang-Yong-Ping-Leviathanation_2011-Installation-Fiberglass-Stuffed-animalsTrain-470-x-2100-x-340-cm– Exactement. Sssssss… La mondialisation, l’industrialisation de masse, les délocalisations. Les migrants, même, si tu veux, ceux qui voyagent en clandestins. C’est ce monde-là, que représentent tous ces containers qui m’entourent. L’oeuvre dont je fais partie est une image des conséquences de la mondialisation. Et ça tombe bien, c’est l’un des thèmes fétiches de Huang Yong Ping, mon artiste. Il aime beaucoup utiliser de faux animaux pour parler de notre monde. Il l’a fait, par exemple, en créant un wagon de train à tête de poisson qui fonce droit dans le mur ».

Je regarde les containers d’un côté, certes imposants, mais colorés, familiers, bien organisés. Et de l’autre côté, cette bête affreuse, grise et métallique, pas avenante pour un sou.

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« Alors tu veux dire que le méchant ne serait pas celui qu’on croit ? demande-je au serpent d’aluminium alors que je m’approche petit à petit de sa gueule grande ouverte.
– Ce n’est pas si simple. Il n’y a pas un gentil et un méchant. Ce qui se trame entre nous, c’est plus de l’ordre… c’est comme… un bras de fer, tu vois. Enfin, même si je n’ai pas de bras.
– Les containers non plus.
– Certessssssssss.
– Un rapport de force quoi.
– Voilà, c’est mieux. Chacun lutte pour dominer. Moi, je suis un prédateur des temps passés, je suis clairement dominé par ce qui m’entoure, ces îlots de mondialisation. Et pourtant, même si je n’ai même plus de peau, je reste un serpent, donc un animal dangereux. Je ne suis pas mort. Moi aussi je peux avoir des conséquences néfastes sur le monde, c’est à cause de moi qu’il y a les usines, les centrales qui polluent, tout ça, c’est mon époque, pas celle des containers.
– Je vois. Les containers et toi, vous êtes deux destructeurs, mais vous luttez pour vous dominer l’un l’autre. Et ce sont plutôt les containers, le monde moderne, qui gagne. Toi tu slalomes entre eux comme pour éviter de te faire tomber dessus.
– C’est un peu ça. Et puis il y a le bicorne.
– Le ?
– Bicorne.
– Où ? Quoi ?
– Derrière toi, le chapeau de Napoléon.
– Ah j’ai dû le louper, je ne l’ai pas… »

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Comment ai-je pu le louper ? Sérieusement ! Il me suffit de me retourner pour le voir là, devant mes yeux. Le couvre-chef impérial trône fièrement, face à moi, perché à cheval sur deux des « îlots » de containers, pour former une sorte de grand Arc de Triomphe. Détail non négligeable : l’engin doit bien mesurer cinq ou six mètres de diamètre.

« Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?
– Je te l’ai dit, le bicorne de Napoléon.
– Mais qu’est-ce qu’il vient faire là ? C’est pour lui que l’exposition s’appelle « Empires » ?
– En partie, oui. C’est pour nous tous, pour l’oeuvre géante que nous formons. Ce bicorne, ce n’est pas n’importe lequel.
– ?
– C’est la réplique exacte de celui que portait Napoléon lors de la bataille de XX, le XX. Sssss… L’une des plus grandes victoires de l’Empire. Mais aussi l’un des plus gros carnages. Pour gagner la bataille, l’armée de Napoléon a fait XXX morts, m’explique le serpent alors qu’au-dessus de nos têtes, le ciel s’assombrit à travers la verrière du Grand Palais
– Ouch, ça fait mal. Et pourquoi ce bicorne-là ? Et d’abord, comment on est sûr que c’est celui-là qu’il portait ?
– Parce qu’il est dans les collections du Musée de l’Armée, tu n’as qu’à traverser le pont Alexandre III et aller vérifier aux Invalides !
– Et qu’est-ce qu’il montre, le bicorne ?
– Il vient appuyer ce que je t’explique depuis tout à l’heure, sssss…
– C’est-à-dire ?
– Le rapport de forces, le bras de fer, les gentils, les méchants. Qui c’est qui est très gentil ?
– Les gentils, réponds-je machinalement. Et qui c’est qui est très méchant, les méchants. Et donc ?
– C’est bien, tu connais tes classsssssiques, me fait le serpent en ricanant – ce qui est proprement inquiétant. Mais concrètement, lorsque Napoléon remporte la bataille, il dirige l’armée des gentils ou des méchants ?
– Ben euh, des gentils, puisqu’il se bat pour l’Empire français, pour le faire prospérer.
– Même s’il fait des milliers de morts ?
– Ah non en fait, pardon. Ce sont les méchants.
– Tu es sssssssûr de ça ? me susurre le serpent, sa voix s’approchant de moi comme s’il allait s’enrouler autour de moi.

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– Euh… Je ne sais pas.
– Voilà, CQFD.
– Pardon ?
– Cette expérience montre bien que dans certaines confrontations, il est difficile, voire impossible, de trouver un gentil et un méchant dans l’affaire. Sssss… Le monde n’est pas aussi manichéen, personne n’est tout blanc ou tout noir, à part Malevich et Soulages, ha ha, ssss…
– Et donc, toute cette oeuvre montre quoi ?
– Qu’un empire en chasse un autre, que ce n’est pas parce qu’un empire se fait chasser qu’il était foncièrement mauvais, pas plus qu’on peut dire systématiquement que « c’était mieux avant ». Non, notre monde est fait de luttes de pouvoir où chacun a de bonnes raisons d’exister et d’autres raisons moins nobles. Mais ce qui est sssssûr, c’est que ces luttes de pouvoir finissent la plupart du tant dans le ssssssang. Pour les uns ou les autres ».

Le mot « sang », sifflé par la gueule de ce serpent pas franchement rassurant, me glace le mien, de sang. Je fais un pas en arrière, et heurte un container rouge. « Attention ! » me fait le serpent. L’ensemble est trop lourd pour chanceler mais je sens tout de même la pyramide réagir à la petite impulsion que je lui ai donnée. « Tu vois, c’est un empire qui n’est pas totalement inerte, ha ha », me fait le serpent. « Allez, poursuit-il, va donc prendre un peu de hauteur pour mieux méditer tout ça ».

Et il avait raison : vu d’en haut, c’est encore plus impressionnant.

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