Héctor Zamora, « Ordre et progrès »

Bav{art]dage numéro 69
Paris, Palais de Tokyo, 2 mai 2016


« Bang ! Clang ! Boum ! Aïe ! Ouille ! Arf ! »

Ce qui se déroule sous mes yeux, là, est à mi-chemin entre un chantier naval et un champ de torture.

« Boum ! Ouch ! »

Sous mes yeux, dans l’un des vastes espaces du Palais de Tokyo, cinq bateaux, des petits bateaux de pêche du genre de ceux que je voyais, petit, dans les petits ports méditerranéens, et une quinzaine d’ouvriers. Mais ces ouvriers-là ne construisent rien. Ils détruisent.
« Aïeuh ! Clang ! Bang ! Mais ! »

Tour à tour, j’entends les coups des outils sur les coques en bois des bateaux, et les cris de douleur de ces derniers – oui, ce sont les voix des bateaux que j’entends gémir au fond de mon crâne.

« Ça fait mal, quand même ! s’écrie l’un des bateaux, comme s’il s’adressait à l’un de ses tortionnaires-ouvriers.
– Je n’y peux rien, il faut que je continue, c’est ainsi, lui répond (à ma grande surprise) l’ouvrier.
– Que se passe-t-il ici ? demande-je aux deux protagonistes de l’œuvre, l’ouvrier et le bateau.
– La performance suit son cours, me répond l’homme qui porte un bonnet sur la tête et un pied-de-biche dans la main.
– Il a raison. Ça fait mal, mais c’est ainsi qu’en a décidé Hector, poursuit le bateau, dont une planche entière vient de sauter sous l’effet du pied-de-biche.


– Qui est Hector ?
– Mon artiste. Pardon, notre artiste, répond l’épave. Tout ce qui est ici autour de toi est une installation performative de Hector Zamora, « Ordre et progrès ».
– Une installation performative ?
– Oui. AÏE ! Nous, les bateaux, nous sommes une installation, puisque nous avons une teneur matérielle. Mais quand on nous y ajoute les ouvriers, là, on devient tous ensemble une performance. D’où l’installation performative. On n’est performance que si on nous active, le reste du temps nous sommes une installation. OUCH ! Arf, pas si fort ! crie la bâtisse navale à son tortionnaire.
– Aïe ! fais-je en signe de compassion. Bon, soit. Va pour « installation performative ». Et donc, tu racontes… Enfin, vous racontez quoi ?
– Nous sommes une forme de déconstruction de l’univers symbolique de…
– AH NON ! m’écrie-je.
– AÏE ! s’écrie le bateau.
– Cesse de geindre, on finira plus vite ! s’écrie l’ouvrier.
– Qu’est-ce qu’il y a ? me demande le bateau.
– Je ne veux pas entendre parler de déconstruction, je n’y comprends rien à ces choses-là. Si tu m’expliques qui tu es et ce que tu veux dire, ok, mais fais-le CLAIREMENT.
– Euh, ok, ok, me répond le bateau.
– Tu vas y arriver, tu crois ? lui demande l’ouvrier.
– On va tenter ! Alors. AÏÏÏÏÏÏEUH ! »

 

Le bateau vient de pousser un hurlement qui a résonné dans tout le musée. Sous l’effet d’un violent coup de marteau prodigué par un autre ouvrier, un peu plus loin, une gigantesque planche de la coque vient de s’envoler. Son vol plané se termine à mes pieds.

« Pas touche ! me fait le petit bout de bois alors que je m’apprête à m’en saisir. Je suis un morceau d’une œuvre d’art, n’oublie pas !
– Oh oui pardon, j’avais oublié.
– Par contre si tu peux me pousser délicatement du bout du pied pour me faire rentrer dans la zone délimitée par le ruban noir, la zone de la performance… Voiiiilà. Super. Merci.
– On en était où ? reprend la voix du bateau.
– A la déconstuction.
– Ah oui ! Donc. Ouch. Je suis un bateau. Ici, nous sommes cinq bateaux. Ça veut dire quoi, le bateau, pour toi ?
– Euh… Le fait de naviguer ?
– Ok. Mais encore ?
– Le voyage, du coup.
– Et quand tu nous regardes nous, on est des paquebots de croisière ?
– Nan, vous êtes des petits bateaux de pêche.
– Donc ? Le bateau, la pêche, quoi d’autre ?
– L’économie ? La nature ? L’artisanat de cette forme de pêche avec des petits bateaux, avant la pêche massive ?
– Par exemple ! Tout ça est valable. On porte tout ça, tout cet imaginaire en nous.
– Forrest Gump et son crevettier ?
– Euh… Ouais. Pourquoi pas. Si tu veux, on porte aussi en nous l’imaginaire de… De Forrest Gump. Maintenant, imagine une seconde – AÏE ! CLAC ! – imagine une seconde qu’on nous fasse physiquement voler en éclats. Que sans but précis, sans récupérer nos matériaux pour reconstruire un bateau, et même pas dans un chantier naval, on soit détruits, réduits à néant. Qu’est-ce que ça t’évoque ?

 

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– Bah ça m’évoque que du coup, c’est un peu comme si ton artiste avait décidé de faire voler en éclat tous ces symboles que tu portes.
– Exactement ! Au final, la déconstruction, c’est aussi simple que ça. C’est une sorte de destruction, mais qui porte sur des choses qui ne sont pas matérielles. On détruit une maison, on déconstruit une idée, tu vois le truc ? AÏE !
– Je vois oui. Ça va ? demande-je à la coque du bateau, de moins en moins fournie.
– On fait aller. Il tape fort quand même. Mais bon, il faut bien que la performance suive son cours.
– Donc, déconstruction, faire voler ces symboles en éclat.
– Oui. De sorte qu’il ne reste plus que des épaves, des ruines de ce monde d’avant qui avait fait de tout ce qui est lié à la mer un idéal, avec le voyage, la pêche, le développement du commerce, les grandes épopées mythologiques. Tout ça pour arriver aujourd’hui à bien moins glorieux, à la crise des migrants par exemple.
– Je comprends. En vous cassant, vos ouvriers performers-là, ils cassent tout ce qu’il y avait de positif dans l’univers de la navigation.
– Voilà.
– Et pourquoi « Ordre et progrès » ? Il y a un lien avec la devise du Brésil, « Ordem e progresso » ?
– OUCH ! Clang ! AÏE ! Oui. AÏEAÏEAÏE ! Enfin, plus exactement, avec la phrase dont elle est tirée, qui était en français à l’origine. C’est le philosophe Auguste Comte qui a parlé de « L’Ordre pour base et le progrès pour but ».
– Et ?
– Et tu vois une quelconque forme d’ordre ici ?
– Euh, nan. Clairement aucune.

– Et pourtant, tout ce dont on a parlé nous montre que ça semble être le sens du progrès. La fin de la pêche artisanale, l’internationalisation, tout ce qui en découle…
– L’ordre et le progrès ne seraient pas si liés que ça ?
– En effet. On pourrait presque dire que le progrès se bâtit plutôt dans le désordre », me répond le bateaux, dont la carcasse s’évide petit à petit.

 

Tout d’un coup, l’ouvrier pose son marteau, enlève son casque et part.

« Ça y est, c’est fini ? demande-je au bateau.
– Non. Pour ce soir, ils ont fini leur tâche. Mais demain ils recommenceront. Et ainsi de suite pendant dix jours. Jusqu’à ce que nous ne soyons plus que des tas de planches, des ruines.

– Mais vous allez mourir !
– Non ! Tu connais la phrase de Lavoisier, le chimiste ? « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. C’est pareil dans l’art. Nous changeons petit à petit de forme, mais nous restons des bateaux qui avons vécu, qui avons une signification et une portée symbolique, celle dont nous avons parlé. Seulement, quand ils nous auront tous détruits, quand la performance sera arrivée à son terme, nous serons à une autre étape de notre existence, tu comprends ?
– Je comprends oui. C’est une évolution, pas une mort.
– Voilà ».

 

 

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