Nam June Paik, « Three Eggs »

Bav(art)dage numéro 68

Londres, Tate Modern, 4 avril 2015, 0h30

Quand le courant est revenu dans toute la Tate Modern, j’ai entendu un drôle de bruit venu de la salle d’à côté. Comme si toutes les œuvres s’étaient éveillées d’un même coup.

« Tu n’as pas de pacemaker ? me demande une voix lorsque je m’apprête à pénétrer dans la salle.
– Quelle question ! Non, pas du tout ! Pourquoi ?
– Simple précaution. Un champ magnétique mal placé, ça peut arriver.
– Un champ magnétique ? De quoi tu me parles là ?
– Entre ».

Ce n’était pas une illusion : dans cette salle, toutes les œuvres ont bien dû s’éveiller en même temps après la panne de courant provoquée par le gardien et son taser, car TOUTES les œuvres ici sont électriques.

« Bienvenue ! me fait, presque plaquée contre la paroi droite de la salle, une sculpture en forme de bonhomme composé exclusivement d’écrans de télé. Je m’appelle Bakelite Robot, et comme tout le monde ici je suis une œuvre de Nam June Paik.
– Ah mais OUI ! m’exclame-je. Le créateur de l’art vidéo !
– Bien vu ! Tu nous connais deja ?
– Pas du tout ».

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Mes coups de cœur pour les œuvres de Pipilotti Rist ou Bill Viola, dans d’autres temps et d’autres musées, m’avaient conduit à croiser ce nom d’un artiste Coréen régulièrement évoqué comme pionnier de ce mouvement. Mais ses œuvres, je n’en avais jamais croisé.

« Moi, reprend Bakelite Robot, je suis une œuvre plutôt tardive de Nam June. Il m’a créée en 2002, quatre ans seulement avant sa mort. Mais cela importe peu, je ressemble somme toute à certains de ses travaux plus anciens.
– Il est resté plutôt constant dans son travail ?
– Constant ! C’est EXACTEMENT ça. Il a commencé à faire de la vidéo en 1963, et, à vrai dire, jusqu’à sa mort, il n’a jamais cessé
– Tu oublies quelque chose, Bakelite Robot, font trois petites voix en chœur derrière moi.
– Quoi ?
– C’est un artiste vidéo, pas seulement un vidéaste, poursuivent ces trois voix, toujours accordées ».

Je me retourne et tombe nez à nez sur une petite installation, que je m’en vais vous décrit de ce pas. Sur un support, à gauche, un œuf, un simple œuf, filmé par une petite caméra. À sa droite, un petit moniteur qui retransmet l’image filmée par la caméra : un œuf, donc. Et à la droite de ce moniteur, un autre, éteint et vidé de son écran, dans lequel trône… encore un œuf.

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« Salut le visiteur. Nous sommes « Three Eggs », trois œufs en Français, m’alpague l’œuvre – dont je comprends alors pourquoi elle ressemble à un mélange de trois voix.
– Merci. Je ne suis pas bilingue, mais ça, je comprends, quand même.
– Vous aussi, vous êtes une œuvre de Nam June Paik ?
– Oui monsieur. Il nous a réalisé entre 1975 et 1982.
– Et qu’est-ce que vous disiez sur lui ?
– Qu’il n’est pas artiste vidéo au strict sens de « vidéaste ».
– Tu ne m’as pas laissé finir ! J’allais le dire ! s’exclame le bonhomme en écrans de télé, de l’autre côté.
– Mais chut ! rétorquent les trois oeufs. Nam June Paik a certes tourné des vidéos, il a même réalisé un programme télé diffusé en simultané partout dans le monde avec David Bowie en tête d’affiche… Mais il a aussi beaucoup travaillé sur le support vidéo.

– Le support ?
– Oui. Les écrans, les télés. Comme tu peux le voir autour de toi, Nam June a travaillé avec des téléviseurs, des écrans, des caméras, des boucles magnétiques. Il ne s’est pas servi de la vidéo comme un médium, mais aussi comme un objet de travail, tu comprends ?
– Je vois. Tu es une sculpture plutôt qu’une vidéo, mais ce dont tu parles, c’est de la vidéo, quand même.
– C’est à peu près ça, oui. Et j’ai plein de choses à dire !
– C’est bien, pour une œuvre petite comme toi, ha ha !
– Très drôle. Tu aurais moins rigolé si j’avais été trois œufs d’autruche.
– Et donc, qu’est-ce que tu as à dire ?
– Oh ben déjà, je suis une réflexion sur la nature et la réalité des images.
– Pardon ? Speak french, please.
– Okay. On va faire simple. Combien d’œufs je compte ?
– Trois.
– Tu es sûr ?
– Euh…
– Deux, andouille. Un, deux. Ce que tu comptes, toi, comme un œuf, ce n’est que l’image télévisuelle d’un œuf, la version filmée de celui qui est juste à côté. C’est une question vieille comme l’art contemporain, celle de la réalité et de l’image… Aussi vieille que Magritte quand il a peint la pipe qui n’en est pas une dans « La trahison des images ».
– Ah en effet, c’est le même topo…

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– Aussi vieille que Joseph Beuys quand il crée « Une et trois chaises » en mettant côte à côte une chaise, la photo d’une chaise et la définition de « chaise » dans le dictionnaire. Concrètement, il n’y a qu’une seule chaise. Pourtant, toi tu peux interpréter comme trois fois l’idée « chaise ».
– Je vois. Il y a une différence entre l’objet et la représentation de celui-ci.

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– Et moi je pousse le raisonnement encore un peu plus loin.
– Pourquoi ?
– Parce que je suis aussi, côte à côte une télévision qui retransmet l’image d’un œuf, et la reproduction d’une télévision qui retransmet l’image d’un œuf. Ma partie droite, ce n’est pas une vraie télé, elle n’a plus d’écran. Et pourtant, l’œuf qui est à l’intérieur est un véritable œuf. Alors que dans mon vrai moniteur, celui en état de marche, ce n’est que l’image d’un œuf. Tu vois le paradoxe ?

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– Donc si je résume…
– Vas-y.
– Tu es composé, à ta gauche, d’un œuf. Un œuf sur lequel est braqué une caméra.
– Oui.

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– Au milieu, d’un moniteur qui diffuse l’image de ton œuf filmé à côté, donc une vraie télé mais qui ne montre pas un œuf authentique.
– Ok !

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– Et enfin à ta droite, un véritable œuf mais dans une fausse télé, qui pose la question de savoir si on parle de quelque chose, si on tranche qu’on est face à un vrai œuf ou à une fausse télévision.
– C’est parfait. Et saupoudre le tout d’un trait de critique de la surveillance video, représentée par cette caméra complètement braquée sur l’œuf…
– La boucle est bouclée.

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– Oui. Un cercle parfait. Ce n’est pas pour rien que Nam June s’intéressait de près à l’art de vivre zen et au bouddhisme. Et à l’influence des médias sur notre vie quotidienne. Tu veux un dernier exemple ?
– Dis toujours…
– Le penseur de Rodin, qui devient un Narcisse dans la version de Nam June Paik. Il ne réfléchit plus, il regarde la télé ! et pis encore, il se contemple, l’image est celle d’une caméra qui, comme sur moi, est braquée sur lui ! »

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Et il n’y a pas que la caméra qui est braquée : au même moment, je m’aperçois que la lampe du vigile – sorti de son évanouissement – m’éblouit à nouveau. « You bastard ! You won’t escape now ! » me hurle-t-il dessus alors qu’il s’engage dans une course poursuite effrénée.

Quand tout à coup : noir complet. Encore une coupure de courant. « Nous avons réussi à court-circuiter leur alimentation avec notre champ magnétique », me fait le Bakelite Robot. « Fonce ! » ajoutent les trois oeufs. Les oeuvres se relaient pour me guider dans le noir. « Par ici », « par là », « tourne tourne tourne ! », « plus vite ! » me disent-elles les unes après les autres.

« Qu’est-ce que tu as encore fait ? me demande Empty Lot rencontré à l’entrée.
– J’ai pas vraiment compris, ça ne méritait pas une telle réaction », lui réponds-je en courant vers la sortie. Je n’y aurai pas passé la nuit, mais c’était plus physique que je ne le pensais.

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2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Elize dit :

    Mais il y a pourtant une oeuvre monumentale de Nam June Paik au musée d’Art Moderne de Paris – si je ne me trompe pas, la fée électricité. Merci pour cette aventure 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. En effet ! Plus précisément, c’est « Olympe de Gouges », conçue pour accompagner la Fée Électricité de Dufy lors du bicentenaire de la Révolution, mais qui trône désormais dans les collections permanentes du MAM !

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