Cildo Meireles, « Babel »

Bav{art]dage numéro 67

Londres, Tate Modern, 3 avril 2016, 23h.

« Je voudrais revoir une œuvre en particulier, dis-je a l’immense œuvre d’art qui m’a servi de fixeur dans la Tate Modern fermée, de nuit.
– Revoir ?
– Oui. C’est un tableau qui a compté dans mon éducation artistique.
– Dis-moi qui c’est ! Je te dirai où le trouver.
Le Bleu de Klein. IKB79.
– Ah.
– Quoi ?
– Il n’est pas là.
– Non ?
– Si.
– Mais il est où ?
– Pas là.
– … Tu connais Vianney toi ?
– Non, qui est-ce ?
– Laisse tomber, un chanteur
– Il est dans les réserves.
– Vianney ?
– Non. IKB79 !
– Oh !
– Et je peux aller le…
– DON’T EVEN THINK ABOUT IT, me hurle le gardien, qui repasse dans le coin. Vous avez déjà la droite de rester ici, ne demandez pas trop de la chose, me dit-il dans un français approximatif.
– Vous parlez français vous ?
– J’ai des notations.
– Des notions, vous voulez dire ?
– Wala. Des notions.
– Vagues, hein, les notions, dis-je avec un rictus.
– I let you go où vous voulez in les galeries. But PAS in les réserves. Et don’t touch anything. OK ?
– Ok.
– Il est un peu frappé, non ? demande-je à l’œuvre une fois que le rosbif a quitté le hall.
– Totally ! me répond-elle. Ça rend fou, je crois, de passer trop de temps avec des œuvres d’art. Le pauvre n’a que nous comme amies. Quant à toi, je suis désolé, mais pour Klein c’est raté. Les accrochages changent, ici. Il y a bien une salle consacrée aux monochromes, mais ton Français n’y est pas. Il va falloir t’y faire hein, ce n’est pas ici que tu reverras IKB79, en tout cas pas ce soir. Mais si tu veux du bleu…
– Bah, si c’est pas Klein…
– Ca pourrait t’intéresser, j’en suis sûr. Si mon histoire t’a plu, j’ai un cousin là-haut.
– Une autre œuvre de Cruzvillegas ?
– Non, une autre œuvre monumentale ».

Et l’installation me donne l’itinéraire pour la rejoindre. Quatrième étage, galerie de gauche (ou de droite, ça dépend d’où vous regardez), tout au fond.

Et me voilà dans une pièce effectivement éclairée de bleu. Et qui, effectivement, n’a strictement rien à voir avec un tableau d’Yves Klein.

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Devant moi, dans cette demi-pénombre bleutée, se dresse une immense colonne parsemée de points lumineux. Elle doit bien mesurer cinq ou six mètres de haut – au moins.

« Bonsoir, dis-je à l’œuvre monumentale.
– Hein ? Oh ! Bonsoir ! » me répond-elle, avec une voix qui semble grésiller.

Tout d’un coup, la tour s’illumine un peu plus. Certains des points lumineux clignotent, deviennent verts, à la base de la structure ce sont même de petits rectangles qui prennent une couleur orangée. Et là-dessus, un brouhaha se met à envahir la salle. On entend des voix, certaines lentes d’autres plus vives, de la musique, des hommes, des femmes, mais impossible de distinguer clairement quoi que ce soit.

« Mais chut ! Chut !! crie-je. J’aimerais pouvoir parler avec cette œuvre, dis-je aux voix sans savoir d’où elles viennent, comme si ma seule injonction suffirait à les faire taire.
– Tu n’as rien compris ! C’est moi, c’est moi qui fais ce bruit, me répond la voix de l’œuvre, désormais mêlée à toutes les autres, à peine plus forte, juste assez pour que je puisse l’entendre à travers ce brouhaha, pas assourdissant mais fatigant.
– Mais pourquoi ? Tu ne peux pas cesser ce blabla ?
– Non. Je suis une tour de Babel. C’est même mon titre, « Babel » ; je suis une sculpture de l’artiste brésilien Cildo Meireles. Une tour de Babel moderne. Sauf que moi, je suis composée uniquement de radios.
– De radios ?
– Oui, des postes de radio, de bons vieux transistors. Approche ! »

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Je m’exécute et constate en effet que cette gigantesque tour n’est composée que de postes de radio. « Les plus vieux et les plus gros en bas, ça me fait une base solide », poursuit l’œuvre. « Et à mon sommet, les petits postes portables d’aujourd’hui », me dit-elle alors que ce brouhaha ne daigne pas cesser.

« Mais… Il y a quelque chose que je ne comprends pas.
– Dis-moi. Mais parle fort, j’ai une émission musicale américaine dans les écoutilles gauches, me répond-elle alors que j’entends effectivement un jingle à la ricaine (« RPKR on 103.4 », un truc du genre) un peu plus fort que tout le reste.
– Toi, tu es une tour de Babel.
– Oui.
– Et chacune de tes radios diffuse un programme différent, on est d’accord ?
– On est d’accord.
– Mais ça ne colle pas. Dans la Bible, la Tour de Babel, c’était justement une tour que les hommes avaient réussi à construire parce qu’ils parlaient tous la même langue. Toi, tu n’es que cacophonie.
– Tu n’as pas tort, me répond l’œuvre. Mais à la fin de l’histoire, il se passe quoi ?
– A la fin de l’histoire, la tour monte si haut que Dieu est fâché et qu’il leur file des langages différents. Plus personne ne se comprend, ils n’arrivent plus à travailler ensemble, et la tour s’écroule. Badaboum. Fin du game. DONC je maintiens, ça ne colle pas. Toi, tu es une tour où tout le monde parle une langue différente et où ça tient.
– C’est là que tu as tort. Moi, je suis une sorte d’avertissement. Je récupère le mythe de Babel, mais je suis une œuvre qui parle du monde contemporain, puisque je suis une œuvre d’art contemporain.
– Jusque là c’est logique.
– En me bâtissant, Cildo a voulu parler de la mondialisation. Le Village global, tout ça. Il répond à l’idée d’un langage universel, tu vois ? L’idée qu’aujourd’hui, certaines références sont comprises par tout le monde sur cette planète, que certains symboles et mêmes certains mots sont devenus universels, que tu peux te faire comprendre en disant Coca Cola quel que soit le pays où tu te trouves. Eh bien ça, pour lui, c’est une chimère.
– Pourtant c’est vrai, tu dis Coca Cola tu as du Coca partout.
6a00e54f0014bd883401347fa58bb6970c– Oui, mais le Coca ne véhicule pas la même image aux Etats-Unis, où c’est une fierté nationale, qu’en Russie où c’était le symbole de l’Occident qui a débarqué à la fin de la Guerre Froide, ou au Brésil tiens, où il est vu comme instrument de domination culturelle de l’Amérique du Nord sur le Sud. C’est drôle d’ailleurs, parce que les premiers travaux de Cildo, c’étaient des messages clandestins gravés sur des bouteilles en verre de Coca. Enfin bref. Je suis une illusion. L’illusion d’une tour de Babel qui tient debout alors qu’en fait personne sur elle ne parle vraiment la même langue. Tu comprends ce qu’a voulu dire Cildo ?
– Oui. Il faut arrêter de vouloir mettre le monde entier dans une seule et même grande communauté.
– Voilà. Si on continue à vouloir bâtir un même monde, malgré tout ce qui nous sépare, la tour va s’effondrer. D’ailleurs, tu remarqueras que Cildo m’a créée comme si j’avais été construite sur des décennies. Ma base est faite de radios des années 30, mon sommet de postes des années 2000. Tu imagines si on continue à monter ?

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– Ca va tomber, forcément.
– Oui. Le monde tel qu’on le connaît va s’écrouler.
– Et pourquoi la radio ?
– Parce que c’est un media de masse, l’un des vecteurs de l’information et de la culture mondialisées. Cildo est allé chercher cette référence dans ses souvenirs d’enfance, la radio était le média le plus facile d’accès. C’est là qu’il entendait la musique populaire ! ET ALLEZ, 1, 2 ! »

De façon aussi soudaine que les radios s’étaient allumées, elles semblent toutes se caler en même temps sur une seule et même fréquence, qui joue un air brésilien. « Vocé Abusou » – je le reconnais facilement, en français il a donné « Fais comme l’Oiseau » de Michel Fugain. L’accumulation des radios qui jouaient, chacune de son côté, son propre truc, se transforme en un boucan pas possible. La voix du chanteur semble hurler dans toute la Tate Modern. Je suis obligé de me boucher les oreilles.

Et de fait, je n’entends pas le gardien qui vient visiblement de se réveiller d’une sieste – il a la marque d’un clavier d’ordinateur sur la joue – et, alerté par le raffut, est venu se poster juste derrière moi avant de me taper sur l’épaule. Je sursaute.

« WHAT THE FUCK DID YOU DO ?
– Je sais pas, je sais pas ! C’est pas moi c’est lui !
– Mon kiou ! Abruti ! You little bastard ! Turn it off !
– Je peux pas, c’est pas moi je vous dis ! »

Il sort un objet d’un étui à sa ceinture. Et ce n’est pas sa lampe de poche. C’est…

« Merde, un Taser !
– Shut up ! »

Je ferme les yeux pour ne pas voir le choc en plus de l’encaisser. Mais rien. Le gardien m’est passé devant sans me toucher, il est devant la sculpture, il brandit son Taser, approche sa main d’un des postes de radio, et KRZZZCRZZZKKRIIIK. (Ou quelque chose comme ça)

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Silence. Et obscurité, par la même occasion. Plus de lueur bleue, plus de petits points jaunes ou verts, plus de musique, plus de Babel. Je m’enquiers auprès de l’œuvre de son bon état, pas de réponse.

« Mais vous êtes fou ! crie-je au gardien. Euh… You are crazy ! Vous l’avez bousillé !
– Yes, but it doesn’t make any noise now. Ça ne fait plus de raffut. me répond-il, au sol, la face à demi cramée et les cheveux encore fumants – comme un personnage de dessin animé après une explosion.
– Vous êtes complètement con, c’est sa raison d’être de faire du bruit ! Cette pauvre sculpture ne faisait que me raconter l’enfance de son créateur, elle s’est un peu laissée emporter, c’est tout ! What are you going to do now ?
– Now ?… Oh, just a little nap.
– Nap ?
– Euh… Yes, euh… Dodo ».

Et il s’effondre sur le sol. Il respire, il est juste un peu sonné. Et après tout, si « Babel » est KO, c’est sa faute. Au moins, je suis tranquille pour un moment. Je vais pouvoir poursuivre mon chemin, quoique dans une demi-obscurité.

À suivre.

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