Ciprian Muresan, « Recycled Playground »

Bav{art]dage numéro 64

Paris, Centre Pompidou, 23 mars 2016

« Tchou ! Tchou ! »

Okaaaay.

Je vais essayer de vous planter le décor. Il est 20h30, ce mercredi soir, et je suis venu découvrir les nouveaux accrochages contemporains du Centre Pompidou. « Cher(e)s ami(e)s », c’est le nom de cette nouvelle sélection qui fait la part belle aux dons faits au Musée national d’Art moderne.

Du fin fond de la galerie, résonne une musique jazzy qui m’attire. Si c’est une vidéo, le son est sacrément fort.

Et ce n’est pas une vidéo. La salle dans laquelle je débarque est grande… Et surréaliste.


Résumons. Au fond, il y a des montagnes qui sont en fait d’immenses couteaux en carton pâte mal aiguisés. Le cartel m’apprend qu’il s’agit en fait d’une œuvre de l’artiste Chinois XU Zhen. « En fait, je suis un tirage grand format en trois dimensions d’une photo prise par Zhen, à partir d’une petite sculpture fabriquée en forme de couteaux. C’est mon agrandissement qui me donne cette allure montagneuse », m’explique l’œuvre. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse.

Au cœur de la salle, un quartet joue un thème de jazz connu (c’est agaçant, je sais que je le connais mais impossible de l’identifier), et chaque instrument y va de son petit solo.
Autour du groupe, un rail de travelling. Et sur ce rail… cinq poubelles attachées les unes aux autres, qui font le petit train.

« Tchou ! Tchou ! »

OKLM, quoi.


« Tchou ! Tchou !

– Bonjour ! dis-je à cette installation pour le moins… surprenante.

– Bonjour ! me répond-elle. Désolé ! Pas le temps de te parler ! Il faut que je fasse le tour !

– Pour quoi faire ?

– Pour faire le tour !

– Mais pour aller où ?

– Nulle part ! Tu vois bien, mon rail fait une boucle.

– Dans ce cas, pourquoi ne pas vouloir t’arrêter ?

– Tu vois une gare ici ?

– Non.

– Pas de gare, pas d’arrêt. Je ne vais pas non plus m’arrêter en pleine voie ! Je suis un grand train majestueux, moi !

– Mais enfin ! Tu n’es pas un grand train majestueux, tu es une enfilade de cinq poubelles accrochées les unes aux autres ! »

Défiant l’œuvre ET l’institution muséale par la même occasion, je fais un pas en avant et me plante en plein milieu des rails, sur le chemin du train-poubelle.

Je me sens comme les personnages de films en danger, ligotés sur un chemin de fer, qui sentent que leur fin est proche. Et, accessoirement, je m’étonne qu’aucun surveillant de salle ne m’ait encore enjoint de me pousser de là.

Je suis sur le passage du train-poubelle. Il arrive.

Il s’approche. Ma fin est proche. Si j’étais dans un film, les violons inquiétants ne seraient pas loin du climax.

La locomotive n’est plus qu’à un mètre de moi. Cinquante centimètres. Vingt. Dix.
Et elle s’arrête, tout doucement, sans même me toucher.

« … ? Quoi ? me fait l’œuvre, dont la voix semble paniquée. Qu’est-ce que tu as dit ? Répète ça ? Et QU’EST-CE QUE TU FAIS LÀ EN PLEIN MILIEU ? SORS-TOI DE LÀ ! me hurle-t-elle.

– Tu vois ! Tu n’es pas un vrai train. Tu es une œuvre d’art. Tu as même un système de sécurité pour t’arrêter quand un visiteur s’interpose sur ton chemin.

– Oh ça va hein. Si on n’a même plus le droit de jouer un peu… Oui, bien sûr que je suis une œuvre d’art. Sinon je ne serais pas ici. Je m’appelle « Recycled Playground », et j’ai été conçu par Ciprian Muresan, un artiste roumain.

– Je préfère ça.

– Tu es bête. Je suis justement une œuvre qui a tout à voir avec le jeu. Je suis un jeu. Tu veux bien me laisser repartir ? Je vais t’expliquer, si tu veux ».

Je m’écarte du passage, et les cinq poubelles, trois vertes, une jaune et une bleue, reprennent tranquillement leur petite tournée, sur un air de jazz plus calme. Moi, j’aurais bien fait jouer la musique du Petit train Rébus, ou celle du Jeopardy.

« Tchou ! Tchou !

– Alors, tu m’expliques ?

– Ah oui. Pardon. Tu connais Ciprian Mursean ?

– Pas du tout.

– Alors on va commencer par là. C’est un artiste roumain. Il est né en 1977, dans un pays qui était communiste à l’époque. Il avait douze ans lorsque le bloc de l’Est à chuté. Alors il a grandi et il a fait son éducation artistique dans une Roumanie qui commençait à se reconstituer. Alors forcément, son travail s’en ressent.

– Toi, tu as un rapport avec la Roumanie.

– Oui. Ciprian a eu l’idée de me créer en voyant un jardin d’enfants abandonné, dans lequel il y avait un petit train désaffecté. Le lieu ressemblait à un paysage un peu post-apocalyptique.

– J’imagine le tableau, oui…

– Alors, Ciprian a choisi de se mettre dans la peau d’un enfant qui débarquerait ici, et qui voudrait fabriquer un jouet avec ce qu’il aurait sous la main. Tu n’as jamais fait ça, toi ? Passer des heures à t’amuser avec quelque chose qui n’a rien à voir avec un jouet pour enfants ?

– Oh oui bien sûr ! Quand j’étais petit, j’avais trouvé à côté d’une poubelle un morceau de métal et je m’amuser à imaginer que c’était la scène d’un concert où mes petites figurines…

– Oui oui, c’est ça, très intéressant, m’interrompe le petit train fait de poubelles. Eh bien avec moi c’est pareil. Je suis un jouet fait de bric et de broc. Ciprian utilise beaucoup le jeu dans ses œuvres d’art, que ce soient des dessins, des installations ou des vidéos.

– Ah il fait des vidéos aussi ?

– Oui. Il a fait un remake du film de Dalí et Buñel, Un chien andalou, celui dans lequel une femme se fait trancher l’œil… Mais avec Shrek et la princesse Fiona à la place des personnages.

– Oh ?

– Oui.

– Mais ça n’a rien à voir avec la Roumanie !

– Certes. Ciprian ne s’inspire pas que de son pays d’origine. Il aime aussi réinterpréter des œuvres célèbres, comme le Chien andalou ou La Nona Ora de Maurizio Cattelan, en version orthodoxe, avec un chef orthodoxe à la place du Pape. Ciprian part de ça, ou de la Roumanie, pour parler de la société, du coup.


– Comment ça ?

– Eh bien, par exemple, quand il m’a créé, Ciprian a aussi réalisé une vidéo, dans laquelle une poubelle servait de théâtre de marionnettes. Et on y voyait un pantin en pleine manifestation… Tout seul. C’était à la fois un clin d’œil à une vraie manifestation à un seul manifestant qui a eu lieu en 1990 en Roumanie, et une manière d’imaginer une manifestation de la marionnette contre son statut de personnage manipulé par un homme. Tu vois ?


– Je vois. Tu es quand même beaucoup plus compliquée à saisir que ce que tu sembles au premier abord. Ca t’embête si j’en reste au côté « jouet de récupération » ?

– Euh… Non ! Chacun voit ce qu’il veut dans une œuvre d’art !

– Eh bien tant mieux. Parfois je préfère être terre-à-terre. Et le groupe, il fait quoi là ? demande-je à l’œuvre.

– Eux ? Ceux autour de qui je tourne ?

– Oui.

– Aucune idée.

– Ah ils n’ont rien à voir avec toi ?

– Rien.

– Dommage. »

Et j’ai fini ma visite en écoutant ce petit groupe de jazz en pleine répétition, pendant que les poubelles continuaient encore et toujours de leur tourner autour. A 21h, comme tous les visiteurs, je me suis fait virer.

Et en quittant le musée, une question m’est venue à l’esprit : ces poubelles en partie vivantes… Continuent-elles à bouger la nuit ? Les œuvres prennent-elles vie quand nous ne sommes pas là à les regarder ? Si elles me parlent à moi, le jour, pourquoi ne discuteraient-elles pas entre elles la nuit ?

Un jour, je me laisserai enfermer dans un musée, pour y passer la nuit. Et je verrai bien.

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