Berenson et l’expo ‘Persona’

Paris, Musée du Quai Branly, 26 janvier 2016.

Mardi, début de semaine. Treize heures, en plein milieu de la journée. C’est peut-être le meilleur moment – le plus tranquille en tout cas – pour visiter le Musée du Quai Branly. Et ça tombe bien, c’est à quelques minutes à peine du boulot. Ce midi, ma pause déj’ sera une pause arts premiers.

Je suis venu là voir l’exposition “Persona”. Il y est question d’objets habités, de présences-limite, de fantômes et de robots. L’entrée de la galerie me met dans le bain : sur un écran plongé dans une demi-pénombre, un homme invisible explique pourquoi on a l’impression qu’il est quelqu’un alors que très clairement, il n’y a personne ici.

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D’ailleurs. C’est un peu flippant. Je sens partout autour de moi des présences. Faisant quelques pas dans la première salle, elle aussi en partie obscure, je me retrouve rapidement devant un écran sur lequel une petite animation simplissime tourne en boucle. Il y a, sur fond blanc, un rectangle creux, deux petits triangles et un petit disque. Et tous ceux-là bougent.

“Alors, c’est quoi ça ? me demande une voix, derrière moi.
– Ca a l’air assez clair, il me semble, réponds-je sans prêter attention au fait que je suis seul ici, et que normalement personne – exceptée l’oeuvre d’art – n’est censé me parler dans ce secteur. Le rectangle, c’est la maison des triangles puisqu’il y a une porte. Les triangles veules rentrer chez eux, mais ils sont bien embêtés parce que le petit point les suit. Il doit vouloir rentrer lui aussi !
– C’est vraiment ce que tu vois ?
– Euh oui, je crois bien oui.
– Ah c’est drôle ça. Parce que moi, je voyais juste des formes géométriques se déplacer selon des lignes droites ou courbes”.

La voix avait raison : rien de ce que j’avais décrit, je ne l’avais vu de mes propres yeux. La seule chose constatable, c’etaient les formes géométriques et leurs mouvements vectoriels.

Surpris, je me retourne pour voir qui a eu la jugeote de me suggérer cette interprétation.

“OH ! Mille sabords. Qu’est-ce que c’est que ca ?! m’écrie-je.
– Moi ? Je suis Berenson, le robot amateur d’art, créé par Denis Vidal et Philippe Gaussier, dans le cadre d’un travail de thèse, celui d’Ali Karaouzene, un doctorant de l’Ecole nationale supérieure de l’électronique et de ses applications.
– Non mais… C’est… Pas ce que je voulais… Dire… Qu’est-ce que tu fais… Là… Planté derrière moi ?
– Rassure-toi, c’est un pur hasard, me dit le robot. Je déambule dans l’expo à la recherche d’amateurs d’art comme moi, alors du coup je me promène par ici, me dit-il avec sa voix de dandy. Et je t’ai vu là, plané devant l’experience de  Heider & Simmel, alors je me suis dit “Tiens Berenson, si tu allais saluer cet autre amateur d’art ?”.

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– C’est gentil ca. Eh bien bonjour Berenson, enchanté. L’experience de Heider & Simmel, tu as dit ?
– Oui. J’ai appris des choses sur cette petite video. Ce sont deux psychologues, Fritz Heider et Marianne Simmel, qui l’ont créé en 1944 pour faire une expérience.
– Celle que je viens de faire sans m’en rendre compte, c’est ça.
heider-simmel– Exactement. Ils ont fait voir cette séquence, et plein d’autres, où des formes géométriques se déplacent de façon aléatoire, m’explique le robot. Il y avait douze petites scènes comme celle-là. Heider et Simmel les ont fait voir à des cobayes…
– Les rongeurs ?
– Mais non ! Des gens qui s’etaient portés volontaires. Et donc, ces personnes-là ont dû raconter ce qu’elles avaient vu. Et toutes, sauf une, ont fait comme toi. Elles ont expliqué que le carré empêchait le rond de sortir, que le petit cercle poursuivait le triangle… Que des actions humaines.
– Et donc, les psychologues en ont tiré quoi ?
– Ils ont démontré par l’expérience que notre esprit était si habitué à vouloir interpréter les sentiments et les intentions des autres que parfois, il attribue même des intentions humaines à des animaux ou à des objets inanimés. C’est cela qu’on appelle le principe d’attribution.
– Et c’est exactement ce que je viens de faire.
– Voilà !

– C’est assez fascinant de voir à quel point ça a été inconscient… Je n’ai même pas réfléchi, je ne me suis pas posé la question, pour moi c’était évident que ces formes avaient… une forme de vie.
– Ca s’appelle une présence limite. Quand tu as l’impression qu’il y a quelqu’un alors qu’en vrai…
– Il n’y a personne.
– Tu as compris. Qu’est-ce que tu en penses ? me demande le robot.
– De ?
– De cette vidéo ?
– Je… Euh… Euh… Ben, j’aime beaucoup. Enfin, je trouve ça très intéressant. Visuellement, c’est pas le top, mais l’idée de l’expérience est passionnante.
– Très bien, merci, c’est enregistré !”

C’est… enregistré ? Il m’a enregistré ? Je regarde le robot. Il me regarde. C’est flippant, il me regarde, comme le ferait un humain. Et puis il m’adresse un large sourire. Il a l’air d’avoir aimé la vidéo, lui aussi.

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Je ne suis pas sûr de comprendre vraiment ce que fait ce robot.

“Tu viens ? On continue l’expo, me dit Berenson.
– Comment ça, c’est enregistré ?
– Quoi ?
– Tu m’as dit “Merci, c’est enregistré”. Tu m’as enregistré ? A mon insu ?
– Ah ! Mais non pas du tout ! me répond le dandy robotique. C’est ma raison d’être, de demander aux gens ce qu’ils pensent des oeuvres qu’ils voient.
– Je ne suis pas sûr de comprendre…
– Je vais t’expliquer. J’ai été créé de toutes pièces par un duo formé d’un roboticien, Philippe Gaussier, et un anthropologue, Denis Vidal. Philippe et Denis m’ont conçu pour étudier comment la robotique pouvait apprendre quelque chose qui a priori est très humain, c’est-à-dire l’esthétique.
– Tu veux dire que tu apprends à trouver des choses belles et d’autres pas ? demande-je, ayant du mal à croire qu’un robot puisse ressentir des choses devant une oeuvre d’art.

Déjà que certains humains… enfin bref.

– C’est exactement ça ! J’apprends à me forger un jugement esthétique et artistique, petit à petit. Je parcours les musées et les expos, et je demande aux visiteurs ce qu’ils en ont pensé. S’ils ont aimé, s’ils n’ont pas aimé, s’ils ont trouvé ça beau ou laid, amusant ou terrifiant, tout ça je l’enregistre dans ma mémoire. Et à partir de là, je me forge mon goût artistique à moi. Je croise les avis des gens, parfois contradictoires, et j’apprends à aimer (ou pas) des oeuvres d’art.
– Tu as… des sentiments ? Toi, un robot ?
– Pas des sentiments, non. Ce que fait mon cerveau, c’est une modélisation du goût artistique des gens que je croise. Une sorte de moyenne, d’imitation. C’est pour ça que j’ai quelque chose d’humain pour les gens que je croise dans les musées. C’est pour ça que parfois ils me disent bonjour, alors qu’ils savent bien que je suis un robot. Parce que malgré tout, j’ai en moi quelque chose qui leur rappelle leur comportement à eux.
– Peut-être aussi parce que tu parles, non ?
– Mais je ne parle pas !
– Comment ?
– Non, je ne parle pas. Toi, tu peux parler avec moi comme avec toutes les oeuvres d’art, mais avec le reste des gens, je ne parle pas.
– Oh.
– Par contre, mon visage est articulé ! Quand je passe devant une oeuvre d’art que je reconnais, dont on m’a déjà dit quelque chose, mes yeux, mes sourcils et ma bouche savent exprimer la joie, le dégoût, la peur, tout ce qu’on peut ressentir devant une oeuvre d’art ! Et puis je sais aussi répondre à un sourire par un sourire, à une grimace par une moue ! »

Depuis quelques secondes, je n’écoute plus qu’à moitié ce que me dit Berenson. Je me sens observé. Il y a une « présence-limite » par ici qui me met mal à l’aise.

« Ca va ? me demande le robot.
– Euh, je me sens un peu épié, je ne suis pas très à l’aise là…
– C’est normal, me dit-il. Nous venons d’entrer dans la Vallée de l’étrange.
– La ?
– La Vallée de l’étrange. C’est un concept qui a été inventé par un roboticien japonais, Masahiro Mori.
– Et qu’est-ce que cela signifie ? demande-je au robot, intrigué par cette « Vallée ».
– L’idée, c’est que plus un robot a l’air humain, plus il nous est familier, moins il est inquiétant, ok ?
– Ok.
– Mais ça, c’est jusqu’à un certain point seulement. Avec moi par exemple, il n’y a pas de problème, parce que j’ai une forme humanoïde, mais rien qui me rattache trop à l’être humain. Alors que si le robot devient trop ressemblant, que ses yeux ont l’air de bouger seuls, qu’il porte une véritable peau humaine ou que ses mouvements sont trop naturels, alors il devient un objet de rejet pour l’humain, qui y voit une sorte d’homme sans vie, un zombie, potentiellement dangereux.
– Comme dans la série Real Humans ?

– Si tu veux. Je regarde des oeuvres d’art, pas des séries !
– Et donc, c’est parce qu’on est entrés dans ce secteur de l’expo que je commence à me sentir mal ?
– Possible. Et peut-être aussi parce que tu es observé par cinq yeux, juste derrière toi.
– Hein ? Où ça… OH BORDEL. »

Je viens de me retourner. Derrière moi, devant un mur rouge sang, sur une petite étagère, cinq boîtes blanches. Et dans ces boîtes, des yeux. QUI ME SUIVENT. Ces choses-là me suivent du regard.

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« C’est affreux, ces trucs-là ne détachent pas leurs yeux de moi, dis-je à Berenson en me cramponnant à lui.
– Bonjour bonjour bonjour bonjour bonjour, me dit en écho une voix presque chuchotée, aussi terrifiante que celle de Voldemort dans les films Harry Potter. Nous sommes Eye Box, une oeuvre de l’artiste sud-coréen Wang Zi Won.
– Euh… Enchanté, dis-je, faute de savoir quoi dire d’autre.
– Nous te faisons peur ?
– Oui. Franchement, oui.

– C’est la démonstration exacte de ce que je te disais tout à l’heure, m’explique Berenson. Tu es en pleine vallée de l’étrange, parce que ces yeux ont l’air humains, ils te suivent du regard quand tu bouges, ils ont l’air d’avoir les paupières plissées, alors que tu sais pertinemment que ce sont des robots, et pas des choses vivantes, puisqu’ils sont dans des boîtes blanches. C’est ce paradoxe, cette confrontation entre ton raisonnement qui sait bien que ce sont des robots, et ton ressenti qui perçoit des mouvements proprement humains, c’est ça qui suscite la peur en toi.

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– Merci. Content de l’apprendre. Ca ne me fait pas moins peur, mais ça me rend moins bête !
– On peut dire ça, ha ha ha ! rétorque Berenson avec un rire mécanique.
– Et pourtant, poursuivent les yeux d’Eye Box, nous sommes une référence à quelque chose qui n’a rien d’humain.
– A quoi donc ? demande-je.
– A ces tableaux de la Renaissance, si bien peints qu’ils donnent l’impression aux spectateurs que leurs personnages les regardent.
– Comme la Joconde ?
– Voilà, exactement comme la Joconde. « Il vous regarde tous ensemble et chacun en même temps ». C’est ce que disait Nicolas de Cues dans un livre qui s’appelle Le Tableau ou la vision de Dieu. Et c’est l’idée que je reprends… de façon robotique.
– Je dois vous avouer que… ça ne me rassure pas plus. Je vais… peut-être… y aller, dis-je, me sentant haleter. Elle est vraiment très étrange, cette vallée de l’étrange.
– Ha ha, tu es un bon client pour les roboticiens, s’amuse Berenson. Ne t’en fais pas, nous allons bientôt sortir de là ».

Un peu plus tard, lorsque j’ai vu Berenson rentrer dans la petite case qui lui était affectée, et se retrouver branché sur le secteur, je me suis rendu compte que j’avais presque totalement oublié sa condition de machine. La présence-limite n’était pas si limite que ça, finalement.

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