Christian Boltanski, ‘Dispersion’

Bav{art]dage numéro 49
Paris, Monnaie de Paris, le 15 septembre 2015

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Il était temps. Depuis le temps que je voulais me retrouver face à une œuvre de Christian Boltanski. Rien que pour le plaisir de discuter avec ce que mon père, qui n’aime pas l’art contemporain, a toujours qualifié de « vaste escroquerie ».

C’est à la Monnaie de Paris que la rencontre est programmée. Ce matin, la presse vernit l’exposition « Take me, I’m yours ». La fameuse exposition « où tout doit disparaître », si on en croit les affiches. En entrant dans l’hôtel particulier, centre névralgique de la fabrication des espèces sonnantes et trébuchantes, toutes les œuvres m’interpellent. « Moi ! Ploc ! Moi ! Ploc ! Moi ! Ploc ! Viens me voir ! » me fait un monticule de gélules sur lequel pleuvent régulièrement de nouvelles capsules, une œuvre de X. « Prends mon badge ! S’il te plait ! » me supplie une installation de Gilbert & George (qui bizarrement, ne ressemble pas du tout à du Gilbert & George). En fait, les œuvres ici alpaguent tout le monde, essaient de capter l’attention de tous en leur offrant des badges, de la nourriture, des posters. Mais on n’a pas l’air nombreux à les entendre.

Des Tours Eiffel et des cartes postales à gogo, vues par Hans Peter Feldmann
Des Tours Eiffel et des cartes postales à gogo, vues par Hans Peter Feldmann

Et puis celui que je suis venu voir, moi, c’est lui. Ce grand monticule de vêtements enchevêtrés, semble-t-il, à peu près n’importe comment. Ces grands monticules, d’ailleurs. Ils sont plusieurs. Et entre eux, d’autres morceaux d’oeuvres, encore des posters là, des confettis ici. Mais l’oeuvre de Christian Boltanski, la monumentale installation annoncée, ce sont bien ces milliers de vêtements.


« Bonjour toi. Euh, vous. Euh… bafouille-je. Je te parle comme à une ou plusieurs œuvres ?

– Une seule ! Une monumentale installation, me répond l’œuvre avec une grosse voix. Dispersion, c’est mon nom. J’ai été créé par…

– Christian Boltanski, ça je sais.

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– Il est là.

– Ça aussi, je sais, réponds-je en regardant, dans un coin de la pièce, l’artiste (et co-commissaire de l’exposition) en pleine série d’interviews.

– Alors pourquoi ne vas-tu pas le voir ?

– Parce que c’est toi que je veux voir, pas lui. Je préfère toujours parler avec les œuvres. Vous êtes quand même les mieux placées pour parler de vous-mêmes !

– Oh. C’est une façon de voir les choses. Et que veux-tu savoir ?

– Tu accepterais de venir en interview sur France Inter ?

– Tu plaisantes ? Tu m’as vu ? Tu crois que je peux me déplacer comme ça, pour venir dans un studio de radio ?

– …

– Ben oui. Faut réfléchir, mon grand.

– Oh ça va hein, espèce de gros tas !

– Merci !

– …

– Blague à part, je ne suis pas une œuvre qu’on déplace.

– Comment ça ? Il a bien fallu qu’on t’amène ici, non ?

– Non. On a amené ici des centaines de vêtements. Et moi, j’ai été créée ici à partir de ces vêtements. Mais je n’existais pas avant qu’ils soient dans cette pièce, pour cette exposition, dans ce contexte. Ailleurs, je serais un tas de vêtements.

– Je vois. Ton artiste n’a pas seulement créé une grande sculpture en vêtements, il a aussi créé une situation.

– C’est ça. Et de la même façon, je ne sortirai pas de cette pièce en vie.

– Tu es une œuvre éphémère ?

– Totalement. Au fil de l’exposition je vais rétrécir, les vêtements qui me composent vont être dispersés en étant embarqués par les visiteurs. À la fin, je ne serai plus qu’un petit monticule qu’il suffira d’achever en le démontant.

– Alors c’est vrai ? On peut vraiment embarquer une partie de toi !

– Oui ! Tu ne l’as pas encore fait ? Allez, choisis ton vêtement ! »


J’ai l’embarras du choix. Robes, chaussettes, blousons aux couleurs de l’OM, chemises à rayures… Et… Oh ! Comme c’est mignon ! Un pyjama décoré de jolis nounours !

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« Vraiment, je peux toucher, ça ne va pas sonner ? demande-je, intimidé.

– Bien sûr ! Je suis fait pour ça. Quand Christian m’a crée, au début des années 90, il cherchait une façon de créer de nouvelles façons d’exposer des œuvres, qui changent du musée traditionnel où on ne touche surtout pas les œuvres. Il fait partie d’une génération d’artistes qui, à cette époque là, ont commencé à considérer que l’exposition en elle-même pouvait être une installation, une œuvre à part entière. Il y a eu Philippe Parreno dans la même veine, ou Pierre Huyghe, qui voyaient l’exposition comme une expérience pour le visiteur. D’ailleurs quand il m’a crée pour la première fois, en 1991, ce n’était pas dans un musée, mais sur le quai de la Gare, à Paris.

– Mais euh… il y a quelque chose que je ne comprends pas.

– Quoi ?

– Comme tu es une oeuvre éphémère, le vêtement que j’ai pris là, c’est à nouveau un vêtement, ou c’est une oeuvre d’art ?

– C’est une bonne question. Ce ne sera pas une oeuvre d’art, c’est sûr. Mais ça peut être une relique. Ou un vêtement.

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– Comment ça, j’ai le choix ?

– Tu ne connais pas l’adage de Duchamp ? C’est le regardeur qui fait l’oeuvre, pas l’artiste. Le destin d’une oeuvre d’art, c’est le spectateur qui le décide. Tu vois, quand Christian m’a créé une première fois sur le quai de la gare, les gens qui sont venus ne savaient même pas qu’il s’agissait d’une installation artistique. Alors ils se sont servis, ils ont essayé les vêtements, et sont repartis avec comme s’ils venaient d’une friperie. Ici, à la Monnaie de Paris, à deux pas des Beaux-Arts, je suis prêt à parier que les visiteurs vont les garder précieusement dans leur sac comme la relique d’une performance à laquelle ils auront assisté ! Et c’est pareil avec toutes les oeuvres qui sont présentées ici… je mettrais ma manche à couper que les bonbons qui sont un peu plus loin, personne ne les touchera. Et pourtant, ils ont l’air bons avec leur belle couleur bleue !

– Des bonbons ? Où ça, où ça ?

– Là-bas, un peu plus loin ».


L’oeuvre n’a même pas eu le temps de finir sa phrase que j’étais déjà dans la salle suivante à me délecter des bonbons de Félix Gonzales-Torres. Pour moi, pas questions que ces délicieuses sucreries soient des reliques de quoi que ce soit. A croire que je n’avais pas compris à l’histoire !

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