Mr. Savethewall, ‘Balloon Art’

Pendant deux semaines, Bav{art]ages est en vacances ! Du coup, pour vous faire découvrir des œuvres d’un peu partout, on a écrit depuis nos destinations de villégiature aux œuvres que nous avons reçues dans la chronique radio cet été. Vous avez dit « connivence » ?

Como, Italie, le 30 août 2015

Cher Balloon Dog,

Tu ne vas pas me croire : je t’ai croisé pendant mes vacances ! Bon, ce n’était pas vraiment toi, mais presque ! Laisse-moi te raconter… J’étais à Come, en Italie, au bord du Lac en train de me balader, quand tout à coup, mon oreille est attirée par de la musique forte, qui tranchait avec le calme de la vieille ville.

Et c’était une expo ! Street art, art contemporain, je n’ai pas trop su ce que c’était. Il y avait des panneaux de signalisation, des pochoirs, des images détournées…. J’y ai croisé un oiseau de Twitter qui n’a pas voulu répondre à mes questions et qui s’est contesté de lâcher un pet-hashtag. 

  
Ca ressemblait en tous points à l’expo d’un street-artist, jusqu’à ce que je tombe sur un tableau de Lucio Fontana.   

 Tu sais, l’Italien qui faisait des tableaux-sculptures en incisant des toiles de coups de cutter. Mais le tableau n’était pas un monochrome, c’était le drapeau italien ! Et devant lui, un type qui mixait la musique, et passait Nina Simone après un type qui ressemblait vaguement à Jacques Brel. J’ai demandé au drôle de tableau de Fontana ce qu’il faisait là. « Je suis parfaitement à ma place ! m’a-t-il répondu. « Tu m’as pris pour un vrai Fontana ? » s’exclama-t-il en me voyant étonné de le trouver ici. « Ha ha ha ! Bon alors d’abord tu ne dois pas connaitre grand chose à l histoire de l’art, le vrai Fortuna n’aurait jamais fait une toile, un » concept spatial » comme il disait, à partir du drapeau italien. Et pis surtout, ma, tu n’as rien compris à cette exposition !
– Non, rien, j’avoue.

– Tu ne connais pas Mister Savethewall, notre créateur à tous ici ?

– Ah vous êtes tous des œuvres du même artiste ? Ce n’est pas une expo collective ?

– Ma, non ! Idiot ! Nous avons tous des formes différentes mais nous sommes tous et toutes des œuvres de Mr. Savethewall. Et si nous ne nous ressemblons pas tous, c’est que notre créateur passe son temps à s’inspirer des autres pour mieux se moquer. Comme pour moi. Il réutilise la signature de Fontana, le coup de cutter, mais sur le drapeau italien. Ce qui fait de moi à la fois un bel hommage à un grand artiste italien, une fierté de la nation, et un Blasphème envers le drapeau italien, le symbole du pays. C’est un peu comme à l’entrée de l’expo, cette Pietà comme celle de Michel-Ange mais qui porte le drapeau italien au lieu du corps du christ…

  

– Oh, je commence à saisir…

– Mais passe derrière ce mur, un collègue va mieux t’expliquer… »

Et c’est là que je t’ai vu, trônant sur un socle au milieu de la salle suivante. Mais cette fois-ci je n’ai pas été dupe : ce n’était pas toi, mais une reproduction à beaucoup plus petite échelle ! »Regarde-moi bien avant de dire une connerie », m’a-t-elle dit avant même que j’aie le temps d’ouvrir la bouche.

  
Elle a bien fait ! Quand j’ai commencé à faire le tour de ta reproduction, je me suis rendu compte qu’elle dégobillait de billets de un dollar ! La (fausse) baudruche était éclatée, et de ce chien sortaient des billets, des billets et des billets ! Et en fond, un grand tableau bleu faisait office d’étiquette avec un prix, cent dix neuf millions neuf cent vingt-deux mille cinq cents dollars.

« C’est ton prix ? lui ai-je demandé. 

– Le mien ? Non ! C’est le cri auquel a été adjugé Le Cri de Munch il y a quelques années, qui est longtemps resté le tableau le plus cher du monde, avant d’être détrôné par un Bacon. Moi, je représente Balloon Dog de Jeff Koons, qui a été vendue 56 millions d’euros, soit l’œuvre la plus chère d’un artiste encore vivant.

– Ooh, ça sent la critique du marché de l’art, tout ça.

– Bien entendu ! Laisse-moi me présenter : Balloon Art, une installation de Mr. Savethewall. Le tableau derrière, il fait aussi partie de moi, comme les billets au sol. Je suis un pastiche, une parodie un peu méchante. C’est la spécialité de mon créateur.

– A propos, explique-moi… C’est un street artist ?

– Pas du tout ! Qu’est-ce qui te fait penser ça ?

– Ben, le pseudonyme, les détournement, les pochoirs…

– C’est trompeur. Bon certes, Savethewall réexploite beaucoup de techniques issues du street art. Mais il n’a pas à proprement parler débuté dans la rue. Ça n’empêche que sa parcours est atypique. Avant de se lancer dans l’art contemporain, c’était déjà un homme engagé. Pierpaolo Perretta, c’est son vrai nom, était le secrétaire général d’une grande confédération de l’artisanat et des PME » se mit-il à m’expliquer. 

Tu te rends compte, Balloon Dog, c’est comme si Francois Chérèque était parti se lancer dans une carrière de vidéaste !

Et l’œuvre a expliqué, continuant de parler non-stop : « D’ailleurs je ne suis pas certain en fait, qu’il soit si proche des street artists. Regarde son pseudo, ‘Save the Wall’.

– Sauvez les murs ? Ca peut très bien être un appel à donner aux murs une meilleure vie en les peignant, je ne vois pas où…

– Mais c’est aussi « économiser », Save. Et « économisez les murs », ça veut bien dire que le support classique de la galerie d’art est toujours là. D’ailleurs, regarde où nous sommes… Ce n’est pas un squat, il n’y a rien directement sur les murs, c’est un lieu aménagé avec des cimaises.

– Et les détournements ? C’est une patte très « street art » non ?

– Pas seulement ! Warhol aussi détournait les icônes pop. Et avec Mr Save the wall, tout le monde y passe, de Michel-Ange à la Jeune fille à la perle, de Fontana que tu as vu tout à l’heure à Audrey Hepburn qui se retrouve affublée d’une moustache, de Steve Jobs à Jeff Koons, avec moi en clou du spectacle ! Même les œuvres de Banksy y passent, c’est dire ! Et même Descartes.

   

    
 – Le philosophe ?

– Ma si, le philosophe. Son ‘cogito ergo sum’ devient ‘Selfie ergo sum’ une fois passé à la moulinette Savethewall, avec miroir à l’appui.

– Et tout ça pour quoi ?

– Pour montrer le vide qui règne dans nos sociétés. On s’appuie sur des symboles qui ne riment à rien. Les icônes du XX et du XXIe siècle sont si faciles à ridiculiser. Et moi, regarde-moi… le Balloon Dog que je représente, fais le exploser, il restera quoi ? Une grosse liasse de billets, et voilà. Au fond, c’est si facile de tourner les icônes en dérision… »

Et voilà comment je me suis retrouvé à dialoguer avec un ersatz de toi, qui m’expliquait précisément à quel point tu représentais du vide pour le monde de l’art. J’espère que ça te fera réfléchir.

Bonnes vacances,

J.

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