Too Many Cooks

Paris, chez moi, 16 novembre

Il est tard, je suis fatigué, mais j’ai décidé de continuer à travailler encore un peu, devant mon ordinateur. Il faut que je finisse de coucher sur le papier ce qu’il me reste en mémoire de ma conversation avec ce drôle de gros écran plat, à la Fondation Cartier. C’était intéressant mais pas très facile à saisir – et puis, j’avais ces bruits bizarres dans l’oreille – alors il faut que je me concentre.

C’est sans compter sur ce bon vieux Davy. « T’as vu ce truc ? Ca buzze à mort en ce moment« , m’écrit-il sur Facebook. « Putain Davy il est deux heures du matin, je regarderai demain, je suis en pleine rédaction là« , lui réponds-je un peu sèchement. « Ok, mais tu sais pas ce que tu loupes« , me répond-il. Onze minutes quand même. Bon, allez. On fait vite. Two Many Cooks. Posté par Adult Swim, la chaîne des dessins animés pour adultes. Trois… millions… cent trente mille vues !? Allez, je clique.

Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? A deux minutes, je commence à comprendre que ce truc va être un générique sans fin. Les noms des personnages défilent en non stop.

« C’est bien, tu percutes vite, dit une voix qui vient de mon ordinateur.
Mais ? Mais ? Tu parles ? Et je t’entends ? 
– C’est moi qui parle coco, la vidéo, pas ton Mac miteux, me dit la voix qui a un drôle d’accent américain.
Mais… je parle avec de l’art, pas avec des vidéos Youtube, en temps normal ! Si c’est ça, j’ai pas fini d’entendre des voix…
– Et qu’est-ce qui te fait dire que je ne suis pas de l’art ?
– Que tu n’es…
– Je veux dire : où s’arrête la parodie ? Où commence l’art vidéo, l’oeuvre subversive ? Qu’est-ce qui te dit que je ne suis pas potentiellement un objet d’art ?
– Qu’est-ce que tu entends par là ?
– Je suis passé à quatre heures du matin dans une tranche dédiée à des court-métrages que seuls les insomniaques regardent, sur une chaîne qui diffuse des trucs trop underground pour passer sur Cartoon Network. Ca te plante le décor, un peu ? »

Un peu oui. Pendant ce temps, ça fait deux minutes de plus que le refrain, carrément entêtant, revient sans cesse. « Too many Cooks, too many Cooks, too many Cooks (too many coooooks), etc« . Et à l’écran, la parodie de 7 à la Maison est devenue un simulacre de Starsky et Hutch..

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« Je suis aussi subversif qu’un film diffusé sur Arte la nuit, mon gars. Je suis accessible et marrant parce qu’on me regarde sur Youtube, mais imagine-moi dans un musée. Ca ne serait pas un brin dérangeant, cette vaste accumulation de noms et de personnages sans fin, dans la salle obscure d’une galerie ? »

Je repense à Sylvie, cette oeuvre de Nicolas Milhé que j’avais vue à Bordeaux, il y a déjà quelques années. On y voyait le prénom Sylvie, désigné comme Maillon faible dans le jeu du même nom, encore, et encore, et encore. C’était à la fois très drôle et totalement déconcertant. Au même moment sur la vidéo qui défile sur mon ordinateur, on voit un plan aérien d’une grande maison américaine, puis d’un aigle, ou un faucon. Puis à nouveau la grande maison, puis à nouveau le volatile. En boucle. L’effet est le même, strictement le même, que quand j’avais vu Sylvie au musée. Incompréhensible, dérangeant, au point de faire rire.

"Sylvie", une vidéo de Nicolas Milhé
« Sylvie », une vidéo de Nicolas Milhé

« Je ne suis pas le premier à rendre interminable ce qui normalement passe vite à la télé, me dit la vidéo alors que l’image de la maison tout droit sortie de Dallas et celle du rapace continuent de tourner en boucle. Il y a eu Nicolas Milhé avec Sylvie
– Oui, ça je sais, réponds-je.
– … Il y a les vidéos d’Hamid Magraoui, aussi, qui isole soit les respirations des présentateurs télé, soit les gestes des potiches dans les émissions télé, enfin : que des trucs dans les émissions télé. Ou dans les pubs, comme Claude Closky et ses 200 bouches à nourrir, qui a isolé dans une série de pubs seulement les plans où les gens mangent. Le tout en boucle, histoire de bien te mettre mal à l’aise avec des choses que tu as pourtant l’habitude de voir tous les jours. On continue ? »

Ok, on continue. Maintenant, on est dans la maison de Dallas, le générique continue et… mais… QUOI ? Y’a un mec qui vient d’en tuer un, puis un autre… et maintenant la « jolie fille de la Sitcom », Katie Adkins, qui se fait poursuivre… avec son nom en jaune qui lui reste collé devant.

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Le mec la tue, tue tout le monde d’ailleurs, le sang gicle, et il finit par manger les pieds et les têtes de ses victimes alors que la musique s’est distordue et qu’une partie de l’image est brouillée, comme dans cette vidéo de Pipilotti Rist que j’avais découverte il y a des années, où l’artiste chantait avec un son et une image sabotés.

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« Ca ne te rappelle rien ce trasghage qui ressemble à une sitcom mais où tout n’est que sang et cannibalisme ? me demande l’oeuvre.
Je… non, je vois pas.
– Paul McCarthy. On est carrément dans le même univers visuel, là. Ca pourrait très bien être lui. Utiliser les codes de la télévision, de la sitcom, pour finir en orgie crado à base de sang et de sécrétions humaines… c’est soit de la déconne, comme moi, soit de l’art subversif« .

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« Mais donc tu es quoi, au final ? Une oeuvre d’art, une émission télé, un foutage de gueule ? 
Un peu tout ça à la fois, je crois. Enfin, je suis avant tout là pour déconner. Mais j’ai été produit comme un vrai programme, en trois jours de tournage et un an de post-production. Et puis quand même, au fond, je suis un peu là aussi pour créer le malaise, me dit-il au moment où je me rends compte, en voyant le visage du tueur sur le canapé final… qu’il était là depuis le début.
Ah ouais. Malaise, dis-je devant mon ordinateur, me rendant compte que je parle à mon écran. C’est un peu bizarre, tout ça, quand même.
– Au fond, je suis très proche du pop art ! Tu vois, il y a des oeuvres d’art, pures et dures, qui ressemblent en tous points à une parodie comme moi. Il y a Michael Smith par exemple avec Go for it, Mike, qui a parodié les clips politiques américains pour les critiquer.

– Je comprends l’idée, dis-je en bâillant.
– Eh bien ! Grande forme mon petit.
– C’est que… je devais travailler, et ça m’a un peu coupé…
– Mais ! Tu as un sujet tout prêt là ! Parle de moi !
– Mais tu n’es pas une oeuvre à proprement parler….
– Certes non, mais je t’ai fait parler d’un tas d’oeuvres, non ?
– Euh… vrai. Allez hop, direction hors-série ! »

Ainsi fut dit, ainsi fut fait. Il me faut me remettre à de l’art, du vrai, non mais.

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