Joël Bartolomeo, “Le chat qui dort”

Episode 10 : tension

Paris, Musée d’art moderne, 10 juillet 2012

Non, non, et non. Je ne mettrai pas les pieds dans cette salle. D’abord, ce n’est même pas une salle. 17 bis. Quand on n’est pas capable d’avoir un numéro de salle rien qu’à soi… Et puis, c’est une petite salle sombre, dans un recoin du Musée d’art moderne. Impossible de voir, de l’extérieur, ce qu’il s’y passe. Je commence à connaître les musées, ce n’est jamais une bonne chose.

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Deux gamins, de même pas dix ans, me passent devant, accompagnés de leur grand-mère. Eux rentrent dans la salle sans la moindre hésitation. Quand même. Je ne suis pas une lopette. Je ne vais pas me laisser impressionner par une demi-salle de musée, moi. J’entre, et tant pis si je dois bondir de frayeur, comme il y a dix ans de ça.

Allez, fais dodo” lance une voix de petite fille.

Pour une fois, cette voix-là ne résonne pas seulement dans ma tête, mais dans toute la salle. Sur un grand écran, une fillette s’amuse avec son chat. Elle le couche, comme un poupon, dans une sorte de landau. Une jolie petite saynète. Je m’installe sur un des coussins posés là, à côté de trois autres écrans vidéo, pour regarder la séquence.

SORS-MOI DE LÀ ! Meow ! crie alors une étrange voix — celle-ci ne fait pas partie de la vidéo. Miaou, au secours !
– Pardon ?
réponds-je.
Aide-mwa ! Cette gamine est un démon !
– Mais pas du tout voyons, regarde, elle ne fait que s’amuser avec ce chat !
– Je sais, espèce d’idiot ! JE suis le chat, mia !
– Un chat qui parle ? Tu te fous de moi ?
– Couillon que tu es, tu sais parler avec des oeuvres d’art, et le fait de pouvoir t’adresser à un chat, ça t’étonne ?”

Il n’a pas fondamentalement tort.

Il n’empêche, elle ne te fait rien de mal. Elle fait joujou, c’est tout.
– C’est parce que tu n’as pas encore vu la vidéo en entier. Moi, je tourne en boucle. EN BOUCLE. Miaaaaaa ! Depuis vingt ans. J’en peux plus. Et surtout j’en peux plus de cette violence.
– Mais quelle violence ?
m’obstine-je à demander.
Tu vas voir, je te dis. Coline est un petit démon. Meow.
Coline ?
– Oui, ma maîtresse, la petite fille, là. C’est la fille de Joël.
– L’artiste ?
– Joël Bartolomeo, mwoui. C’est un artiste qui travaillle beaucoup la vidéo. Et au début des années 90, il a fait du family art.
– Du family art ? Ca existe vraiment ?
– Non, mais c’est comme ça que j’appelle le travail de Joël. Il a filmé sa famille, dans des conditions naturelles, sans leur demander ni de prendre des poses, ni de jouer. Il s’est contenté de poser sa caméra et de filmer. Toutes les oeuvres qui t’entourent, ce sont des vraies gens, des proches de Joël”

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Je regarde autour de moi : l’environnement est familier. Il n’y a pas de luxueux canapés, mais des coussins, comme à la maison. Pas de rampes de néons pour éclairer les lieux, mais une guirlande de loupiotes. Et sur les deux petits écrans au fond, ce sont aussi des films qui ont tout du film de vacances en famille.

“- Alors, c’est vraiment la fille de l’artiste qui te tient dans ses bras ?
– Oui, miaou. Et le plus terrible c’est que Joël ne lui avait rien demandé.
– Mais pourquoi ça, ce… family art ? Ça rime à quelque chose ?
– Oh, oui, humain ! Tu vas comprendre. Attends encore un peu.
– Dors, maintenant !
crie la petite fille, qui semble commencer à s’énerver.Dors le chat !
– Fiche-moi la paix !
répond le chat, dans la vidéo. C’est un comble, la fillette de l’œuvre ne l’entend pas. Et moi, qui suis à l’extérieur, oui.
Dors !


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Il ne veut pas dormir, ce chat. Alors, la petite fillette le frappe. Fort. Une fois, et une autre, et une autre. “Dors ! Dors ! Dors !” dit-elle à chaque fois qu’elle lui assène un coup. Le chat, lui, ne dit plus rien. Et la gamine de s’y reprendre à plusieurs reprises, en lançant un regard malicieux à la caméra.

Cette petite est terrible, elle voit qu’elle est filmée, et ça l’amuse d’autant plus, me dis-je.
C’est terrible, hein ? Qu’est-ce que je te disais, miaaaaaaaa ?! répond le chat, qui vient de se prendre un dernier coup de poing sur le crâne. C’est affreux, mais en même temps, ce n’est pas un film d’horreur, tu vois ? C’est une vidéo de famille.
– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
demande-je, dubitatif.
Ce que je veux miauler, c’est que cette violence-là, elle n’est pas fictive. Et c’est ça que Joël veut mettre en avant. Sa famille, où on tabasse un chat — miaou ! — sans que personne ne s’en rende compte, ça pourrait être celle de tes amis, de tes voisins, ou la tienne. C’est de la violence extrême mais quotidienne.
– Mais pas du tout enfin. Dans ma famille, personne n’a jamais filé un coup de poing au chat”
réponds-je sèchement.

L’écran s’éteint, un peu moins de quatre minutes après que la vidéo a commencé. C’était difficilement soutenable. Si je n’avais pas pu discuter avec l’œuvre d’art, représentée par la voix de ce chat, je n’aurais pas tenu.

Ok, d’accord. Mettons que personne n’a jamais tabassé ton chat, me dit-il alors que l’écran se rallume, et que la vidéo repart au début.
Je te le confirme, à nouveau.
– Mais tu n’as jamais vu un bébé manquer de s’étouffer tellement il pleure ? Miaou ? Tu n’as jamais vu tes cousins ou tes parents courir après les mouches pour les écraser sèchement ? Meow ? Tu n’as jamais envoyer valser un meuble de ta chambre un jour où tu étais en colère ?
finit-il par me demander en feulant.
– Euh… si. J’ai fait tout ça,
réponds-je en baissant la tête, en commençant à comprendre où ce chat veut en venir.
Voilà. Tu vois ? La famille, le cadre intime, c’est un lieu de violence. Chez soi, on est tous violents. Tout le temps. Mais sans s’en rendre compte. C’est pour ça que sorti de son contexte, comme ici, ça a l’air intenable. La même chose se serait produite avec ta petite soeur pendant un repas de famille, c’est à peine si tu l’aurais remarqué. Voilà ce que je miaule, et ce que veut dire cette vidéo”

Je reste assis sur mon coussin, sans plus rien dire. Ce chat m’a cloué le bec. Cette oeuvre d’art est diaboliquement efficace. Autour de moi, je jette un oeil aux autres visiteurs du musée. La plupart sont d’abord amusés par la scène, avant de perdre leur sourire quand ils voient la torture que cette fillette toute innocente inflige au pauvre félin. Mais très peu quittent la salle ; la plupart continue à regarder. Génération de voyeurs — ou de blasés.

Et toi, le chat ? Tu n’as pas trop mal ?
– Moi ? Je suis une boucle, meow. Toutes les trois minutes trente, je ne sens plus rien.
– Et en vrai ?
– Quoi en vrai ?
– Dans la vraie vie ?
– Il n’y a pas de vraie vie, je suis une œuvre d’art, ne l’oublie pas ! Je ne suis que la représentation du chat. Mais si tu veux miaou savoir ce qu’il est arrivé au vrai chat, jette donc un œil au panneau en sortant de la salle
”.

Pris d’inquiétude, je me rue hors de la salle et cherche le panneau en question. Il est sur un mur attenant à la salle. En bas, en petites lettres, est écrit : Le chat a vécu de longues et heureuses années après l’enregistrement de cette vidéo. Je pousse un long soupir de réconfort. Elle n’avait pas un si mauvais fond, cette œuvre.

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