Richard Serra, “La matière du temps”

Episode 9 : ivresse

Bilbao, 13 mai 2011

Allez, je te l’offre. Tu prends quoi ?

Davy a insisté, alors ce sera un rhum-citron. Je l’accompagne jusqu’au comptoir d’accueil transformé pour l’occasion en bar à cocktails. Mes yeux s’écarquillent comme des billes quand je vois le barman doser savamment son mélange, deux tiers de rhum, un tiers de Fanta citron. Davy, lui, ça le fait rire. Il me donne l’immense gobelet, et disparaît entre deux lignes formées par les lasers.

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Cette soirée électro au musée Guggenheim — idée de nos professeurs de journalisme tellement hype pour clore notre semaine de travail à Bilbao — n’était peut-être pas une si bonne idée. La moitié des galeries est fermée, l’atrium transformé en dancefloor est bondé, et surtout, la musique, digne d’un mariage de fin d’été où le bon pote volontaire s’improvise DJ sous prétexte qu’il a chez lui deux fois quatre-vingts watts, laisse à désirer.

1-mfCqOEAreLUqLdDIe6VHbALâchement abandonné par Michelle, je m’affale sur un immense canapé en cuir circulaire, juste au pied d’une série de panneaux défilants sur lesquels s’affichent des messages dans toutes les langues. “Je suis une œuvre de Jenny Holzer, Installation pour Bilbao”, me dit l’œuvre entre deux aphorismes que je ne cherche même pas à comprendre. Je reste là, à regarder les gens passer, tout en sirotant mon rhum-citron pas si mauvais, au final. Jusqu’à ce qu’un air de violon me tire de ma léthargie.

Les basses résonnent dans l’atrium, et jusque dans ma poitrine. Petit à petit, les cymbales analogiques, puis la grosse caisse, viennent s’ajouter à ce son, et enfin un arpégiateur frénétique. Octave One, le duo phare de la soirée, s’est installé aux platines. Le beat envahit la foule, jusque-là calme. A mon tour, je me lève.

J’essaie, plutôt, de me lever. Le cocktail, que j’ai englouti — faute d’avoir autre chose à faire — fait son effet. J’ai la tête qui tourne, le regard qui part dans le vide et entraîne mon postérieur là où il était quelques secondes plus tôt, sur cet immense coussin noir. “Tu m’as pas l’air frais, toi”, me lance l’oeuvre de Jenny Holzer avant de me dire quelque chose qui s’approche de “Souviens-toi que tu as toujours la liberté de choisir”. Un truc philosophique, quoi. Ma deuxième tentative de me relever est plus fructueuse. A l’aveugle, je me lance dans la foule à la recherche de visages connus — encore faudrait-il que je sois capable de reconnaître un visage. Dans ma course au rythme de Blackwater, je réalise, hilare, que j’ai réussi à retrouver Davy. Il y a Constantine, aussi. Ils me suivent, mais je ne sais pas où nous allons.

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J’arrive — suivi par mes deux comparses — dans une salle qui ressemble à une salle de musée. Pour la première fois, ivre, je vais mettre les pieds dans une galerie. Alors que je pose le pied devant une imposante sculpture métallique, une immense voix résonne dans ma tête, à l’unisson avec les basses qui font vibrer ma poitrine.

Qui ose troubler ma tranquillité en pleine nuit ? m’assène cette voix grave, digne d’une caverne d’Aladdin.
Pardon ! Pardon ! Je savais pas qu’on pouvait pas… me mets-je à bégayer.
– Ha ha ha !
ricane l’oeuvre. Je plaisante, entre ! Tu es ici chez toi, ajoute-t-elle, alors que sa voix grave semble se réchauffer petit à petit.
Je suis déjà dans la galerie, réponds-je avec une voix d’ado bourré.
Pas dans la galerie, dans moi, rétorque la sculpture”.

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Je contemple mieux — avec ce qu’il me reste de discernement — l’oeuvre qui me fait face. C’est un immense cylindre, visiblement plus large que haut, sculpté (ou taillé ?) dans un métal sombre, comme du cuivre rouillé, mais il n’est pas droit. Ou alors c’est moi qui ne vois pas droit, je ne sais pas bien. Et sur le côté, il y a effectivement une ouverture, que je n’avais pas vue jusqu’à présent.

Par là ? demande-je à l’oeuvre en pointant du doigt cette ouverture, dont les bords ne sont pas vraiment droits non plus.
C’est ça !
Vous venez ? dis-je à Davy et Constantine, qui se tiennent derrière moi.
Mais… Tu parles à qui, exactement ? me demande Davy, l’air interdit.
A vous, bah !
Non, non, avant. Avant, là, tu étais en pleine conversation, tu parlais tout seul à voix haute”.

Merde. L’alcool aidant, la discussion entre l’oeuvre et moi a franchi le seuil de mon palais, et ce bavardage habituellement télépathique est devenu un monologue de dégénéré. Feignant une alcoolémie plus élevée qu’elle ne l’est vraiment, je rétorque, avec un aplomb déconcertant : “Bah, je suis bourré, je parle tout seul, c’est toujours comme ça”. Ils ne pourront pas vérifier, je ne bois jamais — en temps normal.

Pas convaincu que mes explications — qui ont bien fait ricaner la sculpture — aient suffi à m’innocenter totalement aux yeux des deux copains, je m’engouffre dans l’oeuvre, sans attendre qu’ils me suivent.

Devant moi, sur les côtés, il n’y a plus que ce métal brun, lourd, qui ne résonne pas quand on tape dessus. Les parois de ce labyrinthe montent au moins un mètre au-dessus de ma tête, si bien que je ne vois rien d’autre que le plafond. Et j’avance, sans savoir si je suis dans un cercle ou dans une spirale, en me demandant si le chemin m’amènera de l’autre côté du cylindre, ou en son sens. Les parois, tantôt inclinées vers l’intérieur, tantôt vers l’extérieur, trompent mes sens. Je suis comme perdu au milieu d’une oeuvre d’art.

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Mais ! C’est quoi ce bordel ? crie-je intérieurement.
Tu es au coeur de la matière du temps, me répond la sculpture de sa voix grave et chaleureuse, qui ressemble presque maintenant à celle des bandes-annonces de films américains.
Au coeur de la quoi ? C’est quoi ces conneries ?
La Matière du Temps. Ces conneries, c’est mon titre. Je suis une installation de Richard Serra.
– Le type qui a fait la musique du Grand Bleu ?
– Non, ça c’est Eric Serra. Mon créateur s’appelle Richard. Richard Serra. Un artiste minimaliste, très connu pour ses grandes sculptures en métal. Comme moi.
– Il est minimaliste ? Il fait le minimum ?
dis-je bêtement, entre deux relents.
C’est presque ça. Le minimalisme, c’est un courant dans lequel les artistes créent des choses simples, les plus simples possibles. Pour la sculpture, tu vois, ce sont des formes épurées avec des matériaux bruts. Mais ça ne veut pas dire pour autant que notre signification est simple”.

Le temps que l’oeuvre me déroule son explication — que je n’écoute qu’à moitié — je me retrouve en son centre. C’était donc bien une spirale. Davy et Constantine m’ont suivi, ils sont là aussi.

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Hé ! On est au milieu de toi ! crie-je à l’oeuvre, faisant ricaner mes deux amis qui me croient alcoolisé à l’excès, mais s’assurent simplement que je tiens debout.
Je vois ça, jeune homme, je vois ça !
– Alors, ton minimalisme, c’est quoi sa signification compliquée ? (hips)
reprends-je, replaçant la conversation à l’intérieur de mon crâne.
– Si je te dis que je suis une réflexion sur la nature physique de l’espace et sur l’essence de la sculpture, ça te va ?
– Bouh, ouais, tu me files la gerbe là. Et t’as pas plus simple ?
– Je t’ai prévenu, le minimalisme n’est pas facile à appréhender.
– T’es trop nul.
– Mais comme tes facultés de perception m’ont l’air peu efficaces, je vais te donner un coup de main. Allez, sors d’ici et entre dans le deuxième moi.
– Le deuxième toi ?”

Je fais le chemin inverse pour sortir de la sculpture, et me retrouve nez à nez avec une deuxième, qui cette fois-ci a l’allure d’un étroit corridor sinueux.

Eh mais, y’en a beaucoup comme ça ? demande-je à l’oeuvre.
Nous sommes sept. Enfin, je suis huit. Et ça, c’est le Serpent, la plus vieille des pièces de l’installation. Il a été créé en 1997 pour l’ouverture du musée. Les sept autres datent de 2005. Ce qui est fou, c’est que je ne bougerai jamais d’ici.
– Dommage. Pourquoi ?
– Parce que c’est la seule galerie de musée au monde qui soit assez grande pour m’accueillir dans ma totalité !
clame l’oeuvre de sa voix grave. 130 mètres de long et 24 mètres de large, ça en jette non ?
– Ah ouais, quand même,
réponds-je, à moitié absent.
– Allez, entre, tu vas comprendre.

Cette fois-ci, je jette un œil a l’entrée de l’œuvre avant de m’y engouffrer. Il y a deux entrées, deux chemins possibles. Et si ces deux passages ont l’air droits, ils ne le sont pas en réalité : on ne voit pas l’autre extrémité de la sculpture. À l’intérieur, comme dans l’installation précédente, tout semble se distordre, sous l’effet conjugué du rhum et des murs inclinés. Tout se distord, y compris le temps.

“- Mais il faut combien de temps pour faire le tour ?
C’est toute la question de ma création ! me répond l’œuvre. C’est ça, la matière du temps.
– Quoi ça ?
– C’est tout simple, en fait. L’œuvre n’est complète qu’avec vous.
– Qui ça ?
– Les visiteurs. Je suis de ce genre d’œuvres qui n’ont de vraie signification que parce qu’il y a des gens qui interagissent.
– Pourquoi ça ?
demande-je, mon expression se limitant peu à peu à des phrases liminaires, sous l’effet d’une affreuse nausée que me donne ce couloir tortueux.
– Parce que ce qui compte, ici, c’est le temps. On ne peut me voir en entier que si on passe beaucoup de temps autour de moi et à l’intérieur. Tu comprends ?
– À peu près
”.

Je ravale ma salive, prends une longue respiration, et tente de construire une phrase sensée :

En fait, la Matière du temps, ça veut dire que le temps est représenté par un truc concret ? Ces sept sculptures que tu es, elles représentent toutes un certain temps, le temps qu’il faut pour les parcourir ?
– Exactement ! Tu as les idées claires, finalement, on dirait bien.
– Je fais de mon mieux !
– Tu nous la refais, celle-là ?
me lance une voix, derrière moi. Depuis quand tu tires des raisonnements sur l’art moderne quand t’es rond comme un tonneau ?
– Contemporain, pas moderne”
, réponds-je… avant de me rendre compte que ce n’est pas à l’œuvre que je me suis adressé.

C’est Davy, avec Constantine. Il y a les autres aussi, Baptiste, Anne, et un espagnol rencontré en reportage — dont j’ai totalement oublié le nom. Ils ont tout entendu, vu que, comme un con, en entrant dans la sculpture, je me suis mis à lui parler à voix haute.

T’as un audioguide dans le crâne ou quoi ?” me demande Constantine en pouffant, visiblement aussi peu claire que moi.

Heureusement, ils ont l’air tous dans le même état. Plus hilares que choqués.

Bon. Vous savez garder un secret ?

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