Pipilotti Rist, « A la belle étoile »

Episode 8 : affection

Pour une meilleure expérience, branchez votre casque et lancez la lecture de la bande sonore de l’oeuvre, ci-dessous.

Paris, Centre Pompidou, 19 juin 2009

“S’il vous plaît, marchez sur l’oeuvre”.

Marcher sur une oeuvre d’art ? Et puis quoi encore ? Ils ne voudraient pas qu’on la touche, aussi ? L’inscription au sol, au bord d’un écran vidéo posé à plat, m’intrigue autant qu’elle m’amuse. Sur l’écran, la caméra plane dans les airs, d’un immeuble des cités à un ciel étoilé, en entrant dans la bouche d’une femme. Et là-dessus, une musique hypnotique.

Un gamin, en face de moi, traverse l’oeuvre en courant dessus. Alors, je me décide, lève un pied comme un bébé qui apprend à marcher, et le pose sur la vidéo.

“Hihihi, ça chatouille !” me lance une petite voix féminine, avec un léger accent. C’est une jolie voix, loin des timbres percutants des œuvres que j’ai rencontrées jusque là.

Plus surpris pour un sou de ma capacité à discuter par la pensée avec des œuvres d’art, je lui demande :

“Quoi ? Qu’on te marche dessus, ça te chatouille ?
– Ui ! Surtout quand les visiteurs marchent sur le globe terrestre, juste là !”, 
me répond-elle, au moment où sous mes pieds passe un immense globe, sur lequel brûlent de petites bougies d’anniversaire. Taquin, je pointe mon pied en direction du globe et fais quelques petits pas.

“Arrêteuh, hihihihi ! Je suis trop chatouilleuse !
– C’est un comble quand même ! Tu aurais pu être chatouilleuse et te trouver derrière une barrière comme toutes les œuvres, ça n’aurait rien fait… Et il a fallu que tu sois une œuvre qui a un contact avec les visiteurs !
– Eh ui, l’ironie du sort, que feux-tu ! Mais ici, c’est particulier, je suis encore plus sensible aux mouvements des gens, parce que je suis beaucoup plus petite.
– Beaucoup plus petite ? Que quoi ?

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Un enfant traverse à nouveau l’œuvre en courant, et l’œuvre éclate de rire. Personne ne l’entend, bien entendu, à part moi. Sur l’écran, désormais, il y a un visage féminin, aux cheveux roux flottant dans l’air. Je reconnais l’affiche de l’exposition que je suis venu visiter, un accrochage des collections du Centre Pompidou exclusivement dédié aux artistes féminines.

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Petit à petit, une drôle d’impression envahit mon corps. La musique se fait de plus en plus forte dans ma tête, et le sol semble disparaître sous mes pieds. C’est comme si je flottais vraiment dans cette vidéo.

“Eh ! Je vole ! Hahaha, c’est fou, je vole ! Qu’est-ce que je me sens bien !
– C’est exactement pour ça que je suis là, 
me répond l’œuvre avec sa petite voix.
– Pour que les gens se sentent bien ?

– Oui, je suis une installation très sensorielle. C’est une des spécialités de Pipilotti. Elle crée des images à mi-chemin entre la réalité et le rêve, pleines de couleurs, de plans rapprochés et d’images presque abstraites, et elle les projette dans des espaces où il faut s’allonger sur des coussins, regarder tout autour de soi, ou même marcher sur l’écran, comme ici, pour profiter complètement de l’expérience… Et prendre toutes les ondes positives qu’elle veut transmettre.
– Et Pipilotti, c’est l’artiste qui t’a créée ? 
lui demande-je.
– Ui ! Pipilotti Rist, une artiste suisse.
– C’est pas un nom, ça, Pipilotti !” 
dis-je, l’air moqueur.

L’œuvre se tait. L’aurais-je vexée ? Son silence ne dure pas longtemps. Je l’entends pouffer discrètement, une première fois. Une seconde. Et puis éclater de rire. Dans un coin, deux tout petits enfants s’amusent à marcher dessus à quatre pattes.

“Hihihi hihi hihihihi hi ! Pardon, excuse-moi, je ne peux pas m’en empêcher ! me dit-elle en toussotant pour se reprendre. Non mais t’as raison. C’est pas un nom, Pipilotti. D’ailleurs, c’est pas son nom.
– Comment ça ? 
reprends-je, étonné.
– C’est son pseudonyme et son surnom. Elle s’appelle Élisabeth Charlotte Rist, en vrai. Mais tout le monde l’appelle Pipilotti. Ça vient de Pippi Langstrumpf, le nom d’origine de Fifi Brindacier.
– Le personnage de dessin animé ?
– De roman, surtout. Mais va pour le dessin animé, 
répond-elle avec une pointe de condescendance, qui me rappelle que c’est quand même une Œuvre d’art. Elle lui ressemble un peu, Pipilotti, à Fifi, avec ses vêtements bariolés. Et surtout, comme Fifi Brindacier, son truc, c’est qu’elle est complètement hors-norme. Une punk, quoi !

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– Carrément ? Une punk ?
– Oui, mais une punk pop !
– Je comprends plus rien là. Punk et pop à la fois.
– Je vais t’expliquer. Les Beatles, tu connais un peu ?
– Si je connais ? Je suis fan ! Je peux te chanter n’importe quelle chanson, 
réponds-je, un brin prétentieux, froissé par sa remarque sur Fifi Brindacier.
– Bien… Alors je t’écoute. Fais-moi Happiness is a warm gun”.

Intrigué, je m’exécute, et commence à chanter : “She’s not a girl who misses much, dou dou dou dou…
– Bien ! Arrête-toi là, 
m’ordonne l’œuvre entre deux rires provoqués par les pas des visiteurs. Maintenant ferme les yeux, je vais te faire voir quelque chose.
– Fermer les yeux pour voir… Tu me prends pour un…
– Allez, fais-moi confiance !”

Je ferme les yeux, et l’intérieur de mes paupières semble se transformer en un petit écran. Dessus, il y a une vidéo, de qualité pitoyable, accélérée, où une femme, robe noire et seins nus, chante la première phrase de la chanson en boucle et en dansant n’importe comment.

“C’est Pipilotti ? déduis-je.
– Bien vu ! me répond la voix de l’œuvre, alors que la vidéo continue à défiler sur mes paupières closes. C’est sa première vidéo, I’m not the girl who misses much, de 1988. Tout était déjà là : une inspiration clairement pop, et beaucoup de féminité. Tiens, regarde ça aussi”.

Je ne sais pas comment elle fait, mais en un éclair, les images qui défilent sous mes yeux fermés changent. C’est comme si la voix de l’œuvre avait une zapette en connexion avec mes yeux. Maintenant, c’est un café, des couleurs pastel, et des vieilles photos qui défilent sous mes yeux, sur la musique de Chris Isaak, Wicked Game, chantée par une voix féminine, qui ressemble à celle de l’œuvre.

“C’est toi qui chantes ? lui demande-je.
– Non, c’est Pipilotti ! Mais attends un peu, j’avance dans la vidéo”.

La voix zappe sur un autre passage, où la teneur des images n’a pas changé, mais où la voix ne chante plus les paroles, elle les hurle. “NO AÏÏÏÏÏE DON’T WANNA FALL IL LOOOOOVE, WITH YOUUUUUUUUU”.

“Quelle violence ! m’exclame-je.
– Parce que tu ne les trouves pas dures, les paroles de cette chanson, toi ?
– C’est vrai, mince. Je n’y avais jamais pensé.
– Tu saisis, un peu, le mélange pop et punk ?
– Je crois bien, oui, que je commence à comprendre”.

Je rouvre les yeux et me retrouve à nouveau en plein cœur du Centre Pompidou, les pieds bien sur le sol, la vidéo toujours sous mes pieds. La musique envoûtante de la séquence résonne à nouveau.

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“Tu vois la force de Pipilotti ? C’est qu’avec ses installations pop, colorées et qui font du bien, elle arrive à évoquer des choses tabou. Entre deux parterres de fleurs, elle case une anarchiste qui casse des vitres de voiture avec un bâton en forme de fleur, ou elle filme le sang de ses règles qui coule le long de ses jambes.
– Le sang de ses règles ? Mais c’est crade !
– Pas du tout, 
me répond l’œuvre sèchement. Primo, c’est tout ce qu’il y a de plus naturel. Deuxio, ça fait partie de sa démarche féministe. Elle met beaucoup en valeur les corps des femmes. Sous toutes leurs coutures. Elle n’a peur de rien, Pipilotti. Quitte à se faire censurer.
– Se faire censurer ?
– Oui, dans une église de Venise pour la biennale de l’an dernier. Les corps nus, dans une église, ça n’a pas plu, hihihihi !”

Je n’ai aucune envie de partir. Non seulement ce que me raconte l’œuvre sur Pipilotti Rist m’a l’air passionnant — une artiste qui veut que les gens se sentent bien, c’est tellement rare ! Mais en plus, c’est comme si j’étais totalement en phase avec cette vidéo. Comme si le simple fait de l’avoir regardée m’avait fait partir dans un trip coloré sous LSD.

Sur le chemin du retour en bus — après m’être fait virer du musée, encore une fois, pour cause de fermeture — je tape “Pipilotti Rist” sur Youtube, et regarde, une par une, sur mon téléphone, les vidéos de l’artiste suisse. Sur le reste du chemin du retour à pied — après m’être fait virer du bus parce que j’avais loupé l’arrêt et étais arrivé au terminus — je trouve sur Spotify les musiques des installations de Pipilotti Rist, et écoute l’album complet.

Ça y est, j’avais un tableau préféré, maintenant j’ai une “artiste préférée”, je crois.

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