Buy-Sellf, « Retour vers le futur »

Episode 7 : folie

Bordeaux, CAPC, 12 mars 2010

Je passe la main entre la lampe et la table pour la quatrième fois, et cela m’amuse et m’intrigue toujours autant. Je suis un peu comme une poule devant un couteau. La première œuvre de l’exposition qu’on m’a envoyé voir — et commenter — pour les besoins de ma formation de journaliste, c’est une lampe de bureau sur une table. Dans la luminosité faible des galeries du CAPC, le musée d’art contemporain de Bordeaux, la lampe émet une petite lueur, qui trace un disque lumineux sur la table.

Je passe la main entre la lampe et la table pour la cinquième fois, et pour la cinquième fois, ma main ne fait pas d’ombre. C’est irrésistible. Comme un enfant, je passe et repasse ma main, dans tous les sens, pour bien vérifier que quelle que soit sa position, elle ne fait aucune ombre à la lumière de la lampe.

“Ça va, tu t’amuses bien ?” me lance une petite voix pointue, à l’intonation visiblement agacée. Certainement celle de cette sculpture magique.

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“Oh pardon. Je ne pensais pas que ça vous gênait, réponds-je, un peu gêné.
– Ça fait dix minutes que t’es là à me tripoter et à passer ta main entre ma lampe et ma table, et quoi, tu voudrais que je prenne mon pied en plus ?
– Désolé, désolé ! Pas la peine de s’énerver non plus. Faut dire que… c’est amusant, pour une œuvre d’art.
– Comment ça, ‘pour une œuvre d’art’ ?
– On ne peut pas dire que vous soyez fondamentalement de grandes comiques, vous, les Œuvres”.

Le bureau et sa lampe me ricanent à la figure.

“- Alors sois le bienvenu ici, nous allons chambouler tes idées reçues sur l’art contemporain ! Retour vers le futur, une expo du collectif Buy-Sellf, pour te servir ! me lance l’œuvre.
– Retour vers le futur ? Comme le film ?
– Oui, comme le film. Nous sommes une exposition montée à la manière d’un film, avec un décor et des effets spéciaux. Mais en vrai, c’est une maison de fous ici !
– Une maison de fous ? A ce point ?
– Oh oui mon coco. Les œuvres les plus déjantées qu’il m’a été donné de croiser sont ici. Et moi, j’assure l’entrée de l’expo, avec mon halo lumineux factice. La lumière est projetée par une lampe planquée dans le bureau, si tu veux tout savoir. C’est pour ça que Sylvain Rousseau m’a nommé le 
Bureau de la certitude.
– Wow, bien trouvé. Un effet spécial pour une œuvre d’art, c’est surprenant… me dis-je.
– Un peu que c’est surprenant, mon gars ! Tiens, va donc voir le vieux Woody. S’il n’est pas encore rongé par les termites il t’expliquera le pourquoi du comment”.

Je m’éloigne pendant que le Bureau de la certitude continue à ricaner tout seul. Le fameux Woody, qu’il m’indique, se trouve au fond de la galerie, devant un immense décor de cratères à moitié détruits et non loin de deux créatures qui ont des allures de balais espagnols. C’est un immense pivert, qu’on croirait sorti des cartoons de Woody Woodpecker… mais tout en bois.

“Woody ? C’est vous ?” lui demande-je.

Pas de réponse. A la place, j’entends un râle bizarre venir de derrière moi. De plus en plus fort. Comme si une bestiole tentait de tracter un poids vingt fois plus lourd qu’elle. Je me retourne, et sur un petit écran vidéo, je découvre effectivement une punaise — l’insecte — en train de se balader sur une table en bois, une capsule de bière sur la tête.

“Wwwwrrrreeeeewwwwooooorrrrrwwwweeeewwww. Il ne te répondra pas comme ça, ses oreilles sont en bois, il est un peu souuuuuuuurd, wwwwwoooowwwwrrreeewwww”, me dit la punaise entre deux borborygmes.

http://lavalquirit.free.fr/videos/punaise-web.wmv

Je m’approche du cartel et lis Punaise, Vincent Laval, 2002.

punaise

“Qu’est-ce que je dois faire pour le réveiller, alors, Punaise ? lui demande-je
– Punaise ? Où ça une punaise ? Wwwwooooowwwwrrrrreeeeewwwwoooo…
– C’est toi la punaise, 
lui réponds-je, amusé.
– Mais pas du tout. Pas du tout. Je ne suis pas une wwwwoooorrrrrooooowwwooo punaise. Je suis une soucoupe volante. Wwwwweeeeeerrrrrrwwwwoooo.
– Une soucoupe volante ? Sérieusement ?
– Mais oui, wwwwwooooowwwwuuuuu. C’est Vincent qui l’a dit quand il m’a filmé. Mais je n’ai toujours pas réussi à décoller, wwwweeeeeerrrrrrwwwwoooo !”

Ces petits bruits sont à peu près aussi insupportables que le bruit que fait mon colocataire quand il boit son café le matin. Je regarde à nouveau le cartel : la vidéo ne dure que deux minutes, ouf.

“Comment est-ce que je dois faire alors, pour parler à Woody décide-je de demander à cette punaise
– Wwwwrrrreeeeewwwwooooorrrrrwwwweeeewwww, obtiens-je pour seule réponse.
– Comment je fais pour lui parler, punaise ?
– Wwwwrrrreeeeewwwwooooorrrrrwwwweeeewwww.
– TU VAS RÉPONDRE OUI ?
– Il faut…. Wwwwrrrreeeeewwwwooooorrrrrwwwweeeewwww”

C’est intenable. Je sors de mes gonds et me décide à quitter la salle. Tant pis pour la visite guidée par les œuvres, pour une fois.

“Les aubes sont navrantes”, de Clédat & Petitpierre
“Les aubes sont navrantes”, de Clédat & Petitpierre

“Quelle idée aussi, de poser une question à la punaise. Dans cet asile de fous, c’est la pire d’entre nous,m’arrête une nouvelle voix. C’est l’une des deux bestioles aux faux airs de balais espagnols qui m’adresse la parole. C’est un wookie de Star Wars en fait, m’informe le cartel qui m’indique aussi que l’œuvre, de Yvan Clédat et Coco Petitpierre, s’appelle Les aubes sont navrantes.
– Je fais quoi alors ?
– C’est tout simple, 
m’indique le truc inanimé, alors que derrière lui une vidéo le montre en pleine action le jour du vernissage de l’exposition. Il te suffit de lui donner un petit coup sur la tête, ça devrait faire résonner le bois et le réveiller.
– Le toucher ? Mais je ne peux pas, c’est une œuvre d’art et nous sommes dans un musée !
– Boh. Comme tu veux. Mais t’as pas d’autre choix, grmpf” 
m’indique la chose avant de pousser un grognement et de… bouger… Un tout petit peu certes, mais elle a quand même bougé. Ou alors c’est moi qui deviens fou, comme les œuvres ici.

Pas d’autre choix. Si je veux savoir de quoi il retourne ici, il faut que j’aille toquer Woody. Je pourrais tout simplement aller voir la jolie jeune femme qui porte un badge du musée et qui sert de guide à un groupe de trois personnes âgées. Mais c’est quand même beaucoup moins amusant, il faut avouer. Je m’approche doucement de l’immense sculpture en bois, regarde autour de moi qu’il n’y ait personne… et donne deux tout petits coups, avec le bout de mon ongle, sur le côté de la tête du pivert.

“ALEEEEERTE ! On m’a touché ! Au viol ! se met à hurler une voix stridente et gutturale à la fois.
– Du calme, du calme ! Je ne te veux aucun mal” lui dis-je, pour tenter de le calmer.

woody

La bestiole en bois s’interrompt, émet deux ou trois grommellements — comme si elle me dévisageait, et s’exclame :

“Un humain ? Alors c’est vrai ? Certains ont la faculté de nous entendre ? Toi, là, microbe, tu m’entends parler ?
– Cinq sur cinq. Et pour ta gouverne, je ne suis pas un microbe. C’est toi qui es surdimensionné.
– Tout est relatif, copain !
– Copain ?
– Ah bah oui, les œuvres sont toutes copines entre elles, et toi t’es des nôtres ! Qui est-ce qui t’a créé ?
– Euh… Mes parents.
– Comme c’est conventionnel, 
dit-il, en passant en une fraction de seconde d’un ton enjoué à une voix à l’air blasé, presque méprisante. Has-been, va. Moi, c’est un artiste qui m’a créé, Vincent Kohler. Un suisse. Peintre, sculpteur, et même un peu musicien. Un spécialiste du faux rigolo.
– Du faux rigolo ? Qu’est-ce que ça signifie ?
– C’est pas compliquéééé ! 
me crie-t-il dans un piaillement. Tu vois copain, moi, j’ai l’air d’un oiseau un peu crétin, gentil à la rigueur. Mais je suis pas couillon. J’ai plein de références. Mon nom, par exemple.
– 
Woody ? Comme Woody Woodpecker, l’oiseau, c’est ça ?
– Par exemple. Mais j’ai plein d’autres niveaux de lecture. Je suis aussi un peu un Shadok. Et un joujou fabriqué par un gamin à l’école, à base de bouts de bois. Et surtout, je suis aussi une statue tiki, comme celles qu’on trouve sur la plage à Hawaii.
– Ah quand même. Tout ça à la fois.
– Ouais. Mais tout ça, c’est du toc.
– Du toc ?
– Je ne suis pas en bois.
– Pas en bois ? Mais pourtant, c’est bien…
– De la résine. Une imitation. Je suis à la fois imposant par ma taille, et ridicule, parce que je suis même pas en vrai bois. Que du toc. Comme presque tout ce qui est dans cette expo.
– C’est donc ça, votre point commun ?
– En quelque sorte, oui. Nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, des artifices. Il y a des illusions d’optique, des trompe-l’œil, du carton-pâte et des effets spéciaux. Tu as vu le 
Bureau de la certitude ?
– Oui, c’est lui qui m’a conseillé de venir te voir.
– Ah ! Merci vieux ! 
lance l’oiseau à destination du bureau, situé à quelques dizaines de mètres de là.
– Pas de quoi ! Je me doutais que vous auriez à discuter, lui répond le meuble, au loin.
– Et c’est Buy-Sellf qui nous a réunis ici, autour de ce grand thème, reprend le pivert. Ça fait plaisir, parfois on se sent un peu seuls dans les musées où toutes les œuvres sont sérieuses et ne rigolent jamais. On nous prend pour des fous, alors qu’en fait, nous avons juste un peu d’humour.
– Buy-Sellf ? C’est quoi ? C’est le pseudo d’un artiste ?
– Tu connais pas Buy-Sellf ? 
me demande-t-il, l’air incrédule.
– Euh… Non, réponds-je, gêné, de fait.
– Eh les gars ! Il connaît pas Buy-Sellf !” hurle-t-il, visiblement à l’attention de toutes les œuvres.

Un immense éclat de rire collectif retentit dans la galerie. Forcément, je suis le seul à l’entendre. À moins que les œuvres ne rigolent vraiment très fort : la guide a elle aussi l’air déconcentrée par un truc, mais personne autour d’elle n’a l’air de voir pourquoi.

“Woody” de Vincent Kohler, dans le décor de l’exposition “Retour Vers le Futur” au CAPC.
“Woody” de Vincent Kohler, dans le décor de l’exposition “Retour Vers le Futur” au CAPC.

“Bon ça suffit, les œuvres, lance Woody, reprenant d’un coup son ton sec et sérieux. Je vais t’expliquer. Tu connais Présence Panchounette au moins ?
– Non, pas plus.
– Et tu oses te dire Bordelais ? Allô, quoi. Bon, y’a du boulot. Présence Panchounette, c’est juste l’un des plus grands collectifs artistiques que Bordeaux ait connu au 20ème siècle. Et peut-être même la France, monsieur. Enfin, d’après moi.
– Ils faisaient quoi ?
– De l’humour. Ils ont tout détourné, tout parodié ! Le monochrome, le body art, les institutions culturelles, les performances, tout est passé à la moulinette de Présence Panchounette ! Ils ont mélangé le grand art avec la culture populaire, c’était très fort ! Tu imagines, une série de monochromes blancs ?
– Oui…
– Blancs, blancs. Plus blancs que blancs.
– Héhé, comme de la lessive.
– Exactement ! Eh bien Présence Panchounette, ils ont collé des logos de lessives au bas des monochromes ! Des génies, je te dis. Leur mot d’ordre, c’était “
d’aspirer à l’idiotie totale, de tendre au mongolisme même”. Et Buy-Sellf, ce sont leurs dignes héritiers. Enfin, selon moi.

 

La série des “Monochromes lessive” de Présence Panchounette
La série des “Monochromes lessive” de Présence Panchounette

– Pareil, eux aussi détournent l’art contemporain ? lui demande-je, essayant de suivre ce cours d’Histoire de l’Art.
– Ils détournent surtout la culture populaire, à vrai dire. Tu vois, Buy-Sellf, ils ont créé un catalogue, comme celui de la Redoute, avec plein d’objets à acheter. Sauf que ce sont des objets qui ne peuvent servir à rien, et en vrai ce sont des œuvres d’art ! C’est comme Présence Panchounette, c’est kitsch, c’est drôle et c’est efficace. Enfin, selon moi.
– Ça a l’air très fort tout ça. Je vais aller faire un tour à la bibliothèque du musée moi.
– Si tu veux… Mais finis d’abord l’exposition ! Tu sais bien que pour en apprendre sur les œuvres, il n’y a rien de mieux que d’aller les voir en vrai ! C’est là que tu découvriras si une œuvre te parle ou pas. Dans un livre, tu vas apprendre des choses, oui, mais c’est pas pareil”.

De l’humour dans des œuvres d’art contemporain. Je n’aurais pas soupçonné. Pas à ce point, en tout cas. Faire de l’humour et du mauvais goût une marque de fabrique. C’est franchement bien trouvé. Dommage que ça ne soit pas cela, le cliché de l’art contemporain, tiens.

Je continue devant l’expo et me retrouve devant un extrait… du Maillon Faible. Si, si, l’émission de Laurence Boccolini.

"Sylvie", une vidéo de Nicolas Milhé
« Sylvie », une vidéo de Nicolas Milhé

“Mais qu’est-ce que ça fabrique ici, ça ?
– Sylvie… Sylvie… Sylvie… Sylvie… Sylvie… 
se contente de me répondre la vidéo, qui répète en effet en boucle le prénom Sylvie.
– N’essaie pas d’avoir une réponse !me recommande au loin Woody
– Il est monté en boucle, wwwoooowmmmmweeewwwrrrwwwwuuuu ! 
poursuit la punaise.
– Sylvie… Sylvie… Sylvie… continue de dire indéfiniment la vidéo, signée Nicolas Milhé et intitulée… Sylvie.
– Tu n’en obtiendras rien, 
m’explique le Bureau de la certitude, qui lui aussi s’est introduit dans la conversation. C’est un montage qui ne finit jamais. Nicolas Milhé s’est amusé à compter les noms des éliminés du Maillon Faible. Et c’est Sylvie qui est le plus souvent sortie”.

Je n’aimerais pas m’appeler Sylvie et venir en visite dans cette exposition. Je reste à contempler la vidéo — qui effectivement, ne finit jamais — quelques minutes, en laissant les œuvres discuter entre elles dans ma tête. Et finalement, je me fais renvoyer du musée à l’heure de fermeture, sans même avoir pu adresser deux mots à la guide que je soupçonne d’entendre les œuvres, elle aussi. Il faudra que je revienne par ici. En sortant de la galerie, pressé par le vigile, j’entends une petite voix grave marmonner :

“Et voilà, c’est toujours pareil. Les gais lurons se tapent des barres, et moi je reste dans mon coin”.

C’était un Vasarely. La star de l’expo, le peintre incontestablement le plus connu. Et je ne me suis même pas rendu compte qu’il était là.

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