Delphine Reist, « Averse »

Episode 5 : rires

Paris, Centre Pompidou, 30 avril 2008

“GLINGALINGALING CLANG !”

Qu’est-ce… que c’est… que ce bordel ? Une statue en verre vient de tomber de son socle ? Ce bruit de verre cassé qui tombe (de haut) vient de rompre le silence qui règne dans l’allée principale du quatrième étage du Centre Pompidou. Ça y est, j’ai franchi le pas, j’ai décidé de venir au musée tout seul. Bien documenté sur les œuvres phares de l’accrochage grâce au catalogue, je suis paré. S’il faut bavarder avec un tableau, une sculpture, une vidéo ou je-ne-sais-quoi d’autre (comme cette affreuse robe en viande, un peu plus loin), j’y suis prêt.

Je vais avoir 18 ans dans quelques semaines, plus question que je me défile. Accessoirement, je passe une épreuve de culture générale déterminante pour mes études la semaine prochaine, j’ai tout intérêt à faire un tour dans un musée.

“GLINGALINGALING CLANG !”

Encore ? Ce bruit strident vient du fond de la galerie. Je m’y presse, mais tout là-bas au fond, rien qui semble pouvoir faire un boucan pareil. Mais dans un recoin de la salle, il y a un gros rideau noir. Et donc, en toute logique, quelque chose derrière. Allez, il y a peu de chances que je me laisse effrayer par un truc qui tombe et qui fait du bruit. J’inspire un grand coup, je bombe le torse et franchis le rideau.

“GLINGALINGALING CLANG !”

C’est un néon. Il vient de se décrocher du plafonnier et de s’exploser au sol. Pour être plus exact, c’est la vidéo d’un néon. Dans une pièce déserte. Avec des plafonniers et des néons. Visiblement ce n’est pas le seul à être tombé, la pièce filmée est plongée dans une demi-obscurité — et du coup, la salle du musée aussi, vu que la vidéo est la seule source de lumière.

“GLINGALINGALING CLANG !”

Un autre néon tombe tout seul, et s’explose sur le sol. Je me concentre, et adresse une question à l’œuvre.

“- Rassure-moi, il va se passer autre chose ?
– Non non, rien d’autre, 
me répond la vidéo avec une voix de femme un peu désabusée. Les néons vont tomber, un par un. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus du tout de lumière.
– Et c’est tout ?
– Non.
– Ah !
– Après je vais recommencer au début.
– Sérieusement ?
– Très sérieusement. Après trois secondes de noir très exactement. C’est une consigne de Delphine, trois secondes avant que je reparte en boucle, pour que vous, de l’autre côté, vous soyez plongés un peu dans le noir avant de vous reprendre la lumière de tous les néons en pleine face. Comme si les néons étaient vraiment dans la pièce. Je suis une vidéo, mais j’aurais très bien pu être une installation.
– Et qui est Delphine ?
– Delphine Reist, ma réalisatrice. Suisse, 38 ans. GLINGALINGALING CLANG !”

Je fais un bond de surprise. C’est très bizarre. En même temps que le néon chute, la voix de l’œuvre imite l’onomatopée. Un truc du genre : cling-galing-galing-GLANG.

“Et tu ne peux pas prévenir avant de hurler ? lui dis-je, dans un éclat de stupeur.
– Ah non, certainement pas. Non seulement je ne peux pas, parce que la chute est aléatoire, mais en plus ça n’aurait plus aucun intérêt. Je suis un film quand même. Il faut un minimum de suspense.
– Du suspense ? C’est une blague ?
– Oui, je déconne, tu imagines le moindre suspense à voir des néons tomber ?”

Je rêve ? L’œuvre d’art vient de me faire une blague. Et je suis tombé dans le panneau.

“Attention camarade, ça va tomber !” me lance la vidéo.

Rien.

“- Mais il ne se passe rien…
– C’est bien ce que je disais, 
me répond-elle. GLINGALINGALING CLANG !”

Je sursaute à nouveau. Et puis, j’explose de rire. Pour de vrai. Le couple de vieux qui vient d’entrer dans la pièce me regarde avec étonnement. Ou du moins, il essaie de me regarder, étant donné le peu de lumière qui subsiste. Il ne se passe tellement rien que j’en suis hilare.

“- Mais c’est absurde, tout ça ! je m’entends, pour la première fois, parler à une œuvre avec enthousiasme.
– Exactement, tu as trouvé le mot juste ! Absurde. Tu connais le théâtre de l’absurde ? me demande-t-elle.
– Oui, Beckett, Ionesco, tout ça ?
– Précisément. Tu connais le principe, on rit parce que les dialogues sont absurdes, et on finit par se rendre compte que tout ce qu’on a vu est profondément pessimiste.
– Euh… Ouais, ouais, c’est ça, 
réponds-je en tentant d’invoquer mes cours de littérature de classe prépa, l’an dernier.
– Eh bien, je suis pareille. D’ailleurs je ne me suis même pas présentée. Je m’appelleAverse. Une averse de néons, qu’on regarde avec plaisir. Alors que ce que je montre, ce n’est que de la destruction. Sauf que comme ce sont des objets qui se détruisent tout seuls, ça passe mieux.
– Je vois. Si tu avais montré un mec en train de briser les néons lui-même, tu aurais été moins intéressante.
– Voilà. GLINGALINGALING CLANG !”

Me voilà plongé dans le noir. Le dernier néon vient de tomber du plafond, dans la vidéo. Une seconde, deux, trois. Gagné. L’écran se rallume, tous les néons sont à nouveau là.

delphine_reist_01

“Bonjour ! Je m’appelle Averse, je suis une œuvre de Delphine Reist !
– Je sais, tu viens de me le dire.
– Ah c’est encore toi ? GLINGALINGALING CLANG ! Excuse-moi, j’ai rebooté.
– Tu as quoi ?
– Rebooté. Redémarré, quoi ! Je suis une boucle, n’oublie pas.
– Je peux te poser une question un peu indiscrète ? 
lui demande-je
– Pas trop quand même, j’ai tendance à rougir. Enfin, c’est une façon de parler. Je suis aussi blanche que mes néons.
– Justement, tes néons, ils tombent comment ?
– Ah mais ça, c’est un secret ! C’est toute la clé du travail de Delphine. C’est sa spécialité, d’animer des objets de tous les jours. Des chaises, des robinets, des stores. GLINGALINGALING CLANG ! Et c’est parce qu’on ne sait pas comment ça marche que c’est efficace !
– Pourquoi ?
– Parce que c’est étrange. Une chaise qui tourne toute seule sur elle-même, ça fait sourire au début. Et au bout d’un moment, à force de voir la chaise tourner sans ralentir, sans que personne ne vienne la relancer, ça devient carrément inquiétant.
– Pas con ».

“Ah ben non, pas con, reprend la vidéo. On a beau avoir l’air toutes simples, nous les œuvres de Delphine, on est plutôt futées. Et on a de l’humour, ce qui est pas le cas de toutes les œuvres d’art.
– Ça, je te l’accorde !
– Mais d’ailleurs, à la base, on n’est pas des œuvres de musée. GLINGALINGALING CLANG !
– Des œuvres de musée ?
– Oui, le contraire de l’art sauvage.
– L’art sauvage ?
– Tu ne connais pas ?
– Non.
– Du jargon d’oeuvres. Comme avec les animaux domestiques et les animaux sauvages, il y a les œuvres de musée et les œuvres sauvages. Les œuvres de musée, elles sont conçues pour tenir dans une pièce comme celle-là. Pas les œuvres sauvages, qui sont trop grandes, trop éphémères, ou qui n’ont de valeur qu’en plein air. Tu imagines les colonnes de Buren, du Palais Royal, ici ?
– Ah bah non, c’est vrai. Et puis c’est plus facile de faire de l’art dans un musée, non ?
– Si, totalement ! Tu t’entendrais bien avec Delphine, elle a l’habitude de dire que le musée, si on y fait caca, ça devient forcément une sculpture.
– GLINGALINGALING CLANG ! Et en général, les œuvres sauvages sont plus agréables que les œuvres de musées. Elles, ce sont des divas. C’est pour ça, ça me va bien d’être ici toute seule”.

En quittant la salle, après avoir remercié la vidéo pour ce bon moment, je me rends compte que je n’avais jamais fait attention à cette distinction. Personne ne m’en avait jamais parlé. A vrai dire, je me demande si les gens sont vraiment au courant de tout ça. On dirait qu’en sortant des musées, ils n’en savent pas plus qu’en y entrant. Il faut dire, les explications données… Je relis le carton de l’œuvre fourni par le musée, rien de tout ce que m’a expliquéAverse n’y paraît. Il y a un sacré travail à faire pour mieux comprendre les œuvres d’art.

Est-ce que les entendre, ça aide à les comprendre ?

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